2004/07/01

"Je hais les Américains"

Les Irakiens semblent optimistes, comme nous l'avons déjà vu, et semblent accueillir la transition de la souveraineté dans la joie. Par ailleurs, ils semblent soutenir que s'ils ont des ennemis, ce sont les terroristes qui commettent des attentats et qui s'attaquent aux forces de la coalition.

Mais ce n'est pas une chose que vous apprendrez en lisant le quotidien de référence. Le Monde offre à leur envoyé spécial en Irak une page entière pour faire un article sur les Irakiens qui ont subi des injustices aux mains des (geôliers) Américains, et Rémy Ourdan s'applique à interviewer des hommes qui, il est vrai, semblent avoir subi bien des injustices aux mains des geôliers d'Abou Ghraib et qui méritent justice. (Deux fois, j'avais écrit "aux mains des Américains", quand je me suis aperçu que j'utilisais la même logique anti-américaine qu'Ourdan et Le Monde, qui consiste à généraliser tout ce qui va mal et à minimiser tout ce qui va bien.)

Ourdan n'a même pas besoin d'écrire. La page entière, quasiment, est occupée par des citations. (Il ne semble certainement pas avoir eu la moindre tentative de corroborer les dires des ex-prisonniers ou de rassembler des témoignages qui pourraient diffèrer. Il est vrai qu'en Europe, on dit toujours qu'il faut voir s'il n'y a pas d'autres points de vue, mais qu'importe ; cela ne s'applique pas aux Yankees, n'est-ce pas?)

La dernière phrase est dévastateur — "Je les hais" (les Américains) — et l'image donnée est que l'ensemble des Américains est haï par l'ensemble de la population (ce qui soulignerait que la France a eu raison depuis le début et les Irakiens devraient leur en savoir gré et se ranger de leur côté) — ce qui explique sans doute que l'article s'est retrouvee au sommet des articles recommandés par les internautes du Monde.fr.

Le titre de l'article semble tout aussi dévastateur : Tortures américaines, paroles d'Irakiens. Mais, de témoignages, il n'y en a que… deux. Certes, ils sont, ou ils semblent, accablants. Mais il n'empêche : il n'y en a que deux.

En ce qui concerne Guerre contre le terrorisme et droit humanitaire, il n'y pas un seul article dans ce dossier spécial du Monde (à télécharger) sur la torture véritable en Irak, celle pratiquée par Saddam Hussein pendant trois décennies. Vous savez, les mains coupées, les visages arrosés à l'acide, la chair des bras des épouses donnée à manger à leurs maris, etc, sans parler des innombrables charniers à travers le pays… (Gageons, aussi, que le quotidien de référence n'en a pas réalisé, de dossiers spéciaux sur le droit humanitaire en Irak, pendant le règne du Raïs.)

Alors, comme on ne vous présente pas les opinions qui divergent, je vais le faire pour vous. Voici des Irakiens qui mettent en doute le fait que les prisonniers méritent qu'on s'apitoie sur eux et surtout qu'ils soient pour la majorité innocents ainsi que le fait que les Américains (geôliers ou autres) sont des salauds, les véritables ordures dans cette aventure irakienne. Loin de là. Et pour cause. L'un d'eux les a vus à l'œuvre.

(Évidemment, les spécialistes du cynisme vont tout de suite mettre en doute la fiabilité de ces Irakiens, mais ce que j'ai toujours trouvé drôle avec les cyniques, c'est qu'ils sont exclusivement cyniques par rapport aux opposants de leurs partis pris et prêts à accepter tout ce qui les reconforte dans leurs préjudices — il n'y a qu'à lire la liste des articles recommandés par les lecteurs du quotidien de référence, par exemple.)

En fait, la raison pour tout cela, la raison de la position du quotidien de référence et des médias français pour cette interminable cascade d'articles sur les horreurs de Washington, c'est de donner la parole à des gens qui reconfortent les Français, ô combien humanistes, dans leur cynisme à l'égard des Américains (couplé avec leur bonne image d'eux-mêmes) ; c'est de donner la parole à quelqu'un qui, tel un Français qui pense aux Américains, "tente de maîtriser sa rage" ; c'est de donner la parole à quelqu'un qui dit "Je hais les Américains."

2004/06/30

Le Démocrate Clinton ne semble pas offrir beaucoup de sympathie aux Européens anti-Bush

Leçon d'anglais : Dans son papier hebdomadaire pour l'International Herald Tribune, John Vinocur décrit la raison pour laquelle, malgré le fait que ses mémoires viennent d'apparaître, on ne fait pas beaucoup d'efforts pour aller interviewer Bill Clinton. Le journaliste évoque tant Le Nouvel Obs et Hubert Vedrine que leurs "homologues" en Allemagne, et montre à quel point les partis pris de ces Européens se heurtent avec la réalité, tant par rapport au Parti démocrate américain que par rapport à leur insistance qu'ils se trouvent toujours être les êtres les plus raisonnables, les plus humanistes, et les plus tolérants de la planète.
With Europeans lining up and shelling out to read Bill Clinton, he turns out to be a guy who insists on reminding people that two-thirds of the Democratic Party in Congress voted George W. Bush the specific powers he needed to make war in Iraq. Then, piling it on, he goes and says that France and Germany wrongly made light of the threat posed by Saddam Hussein.

No Michael Moore, this Kid from Hope. And for some Europeans, including a few who invested massive sums in serializing or publishing his autobiography, My Life, not much support either from Clinton for the political notions they may have thought they were buying into with the book or from the Clinton interviews that have accompanied the package.

For Der Spiegel, the Hamburg newsmagazine that has never found an American president subtle enough to match its tastes, this was clearly a problem as it completed its second installment of extracts. In its table of contents last week, it announced a conversation with the former president about "Bush's Iraq debacle."

In the headline over its interview, it promised Clinton's take on "the Disaster of the Bush Administration in the Iraq War."

As it turned out, the single time the word "debacle" came out of anybody's mouth in the Q-and-A, it belonged to the Spiegel people asking Clinton questions. The former president verbally sprinted in the other direction. …

Although you couldn't tell from the magazine's promotional material or headlines, Clinton also took pains to recall why the Democrats had backed Bush's request for war powers and, with it, to criticize the French and German attitude at the time, which he said would not have supported the use of force even if Saddam had refused to cooperate with the United Nations.

Clinton told Spiegel that whatever the state of the Iraqi Army, he didn't agree "with the German and French position that Saddam never did anything that he wasn't forced into" and "didn't constitute a threat."…

This is a long way from the line of anti-Bush Europe's current decent American, Michael Moore, who repeatedly thanked the French and the Germans for their Iraq stance while promoting his film attacking the president.

In fact, for Europeans irritated these days by anything that sounds like an American's support for a non-capitulationist view of the United States' self-interests, Clinton's approach may have come as disappointingly as John Kerry's when he pounced on José Luís Rodríguez Zapatero's Spain for pulling its forces out of Iraq, and urged the Europeans to share the mission's risks and burdens.

The issue here is not Bush, whose admirers in Europe are squad-sized rather than legion. It is rather that Clinton's bottom line on America's world role — like that, as well, of virtually all the mainstream foreign policy players in Washington — may not jibe with the America that Spiegel, or Le Nouvel Observateur in France, another investor in his memoirs, or many of their readers, say they want to love.

"Bill Clinton was a great president," the French magazine wrote. "A cool president for a cool epoch. When the Net-economy propelled growth and melted unemployment. When the American hyperpower didn't deviate into autistic unilateralism." … In fact, Clinton specifically told Spiegel that when it must, America has to be able to deal with events alone (although acting in cooperation with friends is obviously preferable). …

[Voici une autre tentative de John Vinocur de ramener certains à la réalité.]
Because there is considerable concern among European politicians and the media of being seen as anti-American rather than anti-Bush, which is as easy here as kicking a can, the publication of the memoir looked to some as a good chance, via Clinton, to be publicly counted among the Friends of a Well-Behaved America.

The most conspicuous revisionist among these was Hubert Vedrine, who as French foreign minister spent considerable time saying that Clinton's America was a country indulging in "inadmissible" unilateralism. This, he said, had to be contained by other countries working together to save the world's "mental identity."

France's task in gathering blocking groups to hold Clinton's America in check was of such importance that, like Marcus Aurelius laying out Stoic principles for political action, or Che Guevara defining the revolutionary struggle from the Sierra Maestra, Vedrine actually made up a list of five precepts (like having solid nerves and perseverance) for the undertaking.

Now, with the book out and Bush's defeat a possibility, Vedrine describes Clinton as a president "who succeeded wonderfully on all levels" and who made the American "hyperpower" both "likable and seductive." In contrast to Bush's, he suggests, Clinton's world was a pleasure to deal with.

But this goes only so far. Vedrine rejected Clinton's assertion accompanying the book's publication that Yasser Arafat's unreliability had been the essential cause of the failure of the Camp David accords between the United States, Israel and the Palestinians.

"Clinton is loading this on Arafat because, however brilliant Clinton is, he remains an American politician," Vedrine said. "He's a bit constrained on this point."

Nudge-nudge. Vedrine is not only saying that dark forces, which he is too discreet to name, run American Middle East policy, but that Clinton was not being forthright about a critical moment of recent history.

This is a French vision, like others in Europe involving American motivations on various subjects, that even when larded with flattering phrases essentially demeans Clinton and other presidents, or presidential candidates, for defending American notions of what is both just and in the interest of the United States.

If Clinton, from his spotlight of the moment, persists these days in saying a lot of things some Europeans would prefer not to hear, the explanation may come down to his being, very irretrievably, like Bush or Kerry, just another American. The U.S. Census Bureau's latest figures count 282,421,906 of them.

2004/06/29

La France avait raison : les Irakiens manifestent toute leur "amertume"

"Je les préviens, ces terroristes, tous les Irakiens
vont se redresser et les frapper avec l'acier."

La voix de George W Bush, ou de l'un des néo-conservateurs américains tant moqués et décriés en France?

Non, c'est la voix d'Ali, un Bagdadi dont l'opinion a été largement partagée durant la première journée de la première chaîne de radio de discussion et de débats indépendante en Irak.

Il est clair que ce sont là des infos dont il ne faut pas crier la portée trop haut sur les toits en France. Les Français, en effet, semblent préfèrer une vision totalement cynique de quiconque ne semble pas être, directement ou indirectement, à raison ou à tort, l'allié de leur gouvernement. Mais sortons de la France et de son univers médiatique et revenons en Irak même. Quittons les voix françaises et laissons s'exprimer un peu un journaliste irakien. (Ce que, d'aucuns s'accorderont, ne doit pas être sans apport bénéfique du point de vue information…)

Tarek el-Tablawy souligne que durant toute la journée, les auditeurs de Radio Djila (ainsi que de Bagdad FM) semblent ignorer le "pays dévasté", "le protégé de la CIA", et autres ignomies (du point de vue français). Ils ont laissé éclater leur joie. "Il y a un sentement de bonheur parmi les auditeurs", disait le fondateur de Radio Djila, Ahmed al-Rikabi.

Ceux qui ont téléphoné aux deux stations ont aussi utilisé l'opportunité pour souligner que tous les Irakiens — les Sunnites, les Shi'ites, les Kurdes, et les Chrétiens — devront s'épauler devant les challenges auxquels le pays aura à faire face dans les mois qui viennent. "Je souhaite dire au nouveau gouvernement que tout le monde ici est uni" dit Layla…
Une attitude d'optimisme, et, jusqu'ici, d'approbation du nouveau gouvernement irakien, était aussi ce qu'avait vu Thanassis Cambanis du Boston Globe.

En d'autres mots, commentait le Captain Ed, en se référant aux pessimistes et aux cyniques du "camp de la paix" :

ça ne ressemble pas à une nation qui ne veut pas être libre qui veut faire front commun avec Al-Qaida, et qui veut vire dans un théocratie islamo-fasciste. Cela ressemble à un peuple qui veut être libre et que veut se débarrasser des brutes de Saddam et des brutes étrangères qui continuent à massacrer leurs concitoyens. En clair, cela ressemble à un pays qui veut se battre pour sa liberté.
Ahlala, qu'il est naïf, le Cap'n Ed. Ahlala, qu'il est naïf, Thanassis Cambanis. Qu'il est naïf, Tarek el-Tablawy. Qu'il est naïf, Ali. Qu'elle est naïve, Layla. Qu'il est naïf, Ali Abbas. Qu'ils sont naïfs, les auditeurs de Radio Djila. Qu'ils sont naïfs, les auditeurs de Bagdad FM. Qu'ils sont naïfs, les Irakiens qui ont répondu aux sondages en disant que leurs vies allaient mieux et qu'ils avaient de l'espoir et de l'optimisme pour l'avenir. Qu'ils sont naïfs, les Rosbifs, et les Ritals, et les Polacks, et tous les autres qui se sont rangés derrière le perfide Oncle Sam et qui auraient mieux fait de se taire. Qu'il est naïf, George W Bush. Ils n'ont rien compris. Il faudrait quand même faire quelque chose, il faudrait quand même expliquer à tout ce monde à quel point ils se sont mis le doigt dans l'œil…

(Évidemment, cela aiderait si tout ce beau monde — et en premier lieu, les Irakiens — ne se méfiaient pas tant soit peu des opinions "objectives" qui leur parviennent du berceau des droits de l'homme…)

Read an English article about Radio Djila

"Une réputation sulfureuse d'affairiste"

En France, rien n'a changé : il faut continuer de se moquer — Plantu en première ligne — du transfert de la souveraineté aux Irakiens, sinon le minimiser, le dédramatiser, ou, encore mieux, s'en servir pour… fustiger l'Oncle Sam.

Ainsi, les titres principaux sur la Une ("Le pouvoir a été rendu aux Irakiens" et Le retour de l'Irak sur la scène internationale) sous-entendent implicitement que c'était l'Amérique la scélérate qui avait pris le pouvoir aux Irakiens et avait enlevé leur pays de la scène internationale (c'est-à-dire en faisant l'oubli total des années d'horreur de Saddam, et en suggérant qu'il est indéniable qu'autrefois le Boucher de Bagdad était sine qua non le représentant légitime du peuple irakien).

Pendant ce temps, la une de la section économie enfonce les clous : "George W. Bush transmet aux Irakiens un pays dévasté". Car il est sûr que si l'Irak est "dévasté par la guerre et écrasé par une dette formidable", la dévastation et le triste sort économique du pays ne sont en rien dûs aux massacres en masse perpétrés par Saddam ou à l'achat de parfums français, de voitures de luxe allemandes, et 1500 tables de ping-pong (entre autres dépenses inutiles) par ses sbires pendant des dizaines d'années à des pays qu'on ne sait pas trop bien comment les décrire.

Le Monde parle aussi de guérilla et de rébellion, et nous apprenons que l'assassinat d'un Marine par des terroristes — pardon, par des activistes — a été décrit avec le verbe suivant : "un soldat américain, Keith Maupin, a été exécuté par ses ravisseurs".

Contrairement aux médias français, Allaoui traite les terroristes d'al-Qaida de "lâches". Ah, le pauvre. Décidément, comme les Américains, le nouveau premier ministre n'a rien compris. Pas plus que les citoyens du pays, comme Ali Abbas (19 ans) : "Nous tirerons nos armes en l'air … pour célébrer" quand Abou Mousab al-Zarkawi sera arrêté. C'est "un chien" (l'une des insultes les plus terribles dans le monde arabe). Décidément, l'Irak, comme les États-Unis, ont bien besoin d'intellectuels et de dirigeants français pour leur expliquer ce qui est bien et ce qui ne l'est pas.

Le plus fort, c'est un portrait d'une page entière à propos du nouveau premier ministre cité ci-haut : il nous informe que Iyad Alloaoui est le protégé de la CIA. Et à Patrice Claude de multiplier les expressions pour mettre en doute sa crédibilité (l'« honorable client », "une réputation sulfureuse d'affairiste") ; pour faire de l'ironie (le "futur pilote du grand projet démocratique américain") ; pour les fustiger, tant lui que les pays de la coalition (les "deux marionettistes, américain et britannique, qui tirent … les ficelles du pays", "les légions de Bush l'Ancien", la sanglante purge de 800 personnes qui est un fiasco secret "qui n'a coûté aucune vie américaine") ; et pour… le comparer à un gangster (sa ressemblance avec "Tony Soprano, le mafieux de la célébre série américaine") ! (Ce que Patrice Claude, gageons-le, n'a jamais fait avec Saddam Hussein.)

Pendant toutes ses ironies sur Allaoui ("le « Joe » dûment rétribué de la CIA", "leur poulain") et la perspective d'un processus démocratique en Irak ("un galop d'essai avant le grand derby électoral"), il n'y a jamais d'aveu que dans la lutte contre une dictature, même les démocrates humanistes avec le plus de principes n'ont parfois pas d'autres choix que de faire des compromis et travailler dans l'ombre. Ce n'est qu'à la moitié de l'article, et presque par accident, que nous apprenons que Iyad Allaoui n'est peut-être pas exactement le salaud intégral décrit jusqu'ici. (Il est vrai que cette description ne dure que le temps… d'une seule phrase : "Héritier d'une grande famille commerçante chiite de Nassiriya, fils d'un médecin qui fut parlementaire sous la monarchie, neveu d'un homme qui fut ministre de la santé jusqu'à la chute du roi, en 1958, et petit-fils d'un grand notable qui participa aux négociations devant mener l'ancienne Mésopotamie à l'indépendance en 1932, Iyad Allaoui a la politique dans le sang".)

Vers la fin de l'article, nous apprenons enfin le pourquoi du parti pris de Patrice Claude et du Monde : "le 27 mai, leur poulain est nommé chef du gouvernement intérimaire, n'en déplaise aux Nations unies — et aux Français, que l'intéressé méprise." Eh ben voilàaaaaa… fallait le dire tout de suiiiiiiiite…

Peut-être qu'avec une page entière de place, Patrice Claude aurait pu expliquer pourquoi Iyad Allaoui ne porte pas l'Hexagone dans son cœur (au lieu d'utiliser le verbe "mépriser", qui suggère manque de rationalité, voire arrogance) ! Mais comme évoquer les relations affairistes de Paris et de l'ONU avec Saddam Hussein est rarement à l'ordre du jour dans les médias de ce pays, et comme, par ailleurs, la meilleure défense est la contre-attaque (même si à priori ce n'est pas le rôle de la presse indépendante, diraient certains), il est vrai qu'il vaut mieux ridiculiser l'homme et les pays de la coalition. Cela, plutôt que d'expliquer que pour cet homme avec "une réputation sulfureuse d'affairiste", peut-être que la France donne l'image d'un pays avec "une réputation sulfureuse d'affairiste", un pays pour qui Saddam était l'équivalent du poulain gagnant du derby à tous les coups…

Si Tony Soprano avait pu réussir un tel coup, il serait un homme fier (et riche)…

2004/06/23

Du parfum français, des voitures de luxe allemandes, et 1500 tables de ping-pong…

À propos d'esclavage au Brésil, voici une autre histoire sur l'esclavage moderne à laquelle la presse française ne consacrera pas beaucoup de temps (puisqu'elle n'implique pas les États-Unis)…

Rien, non plus, dans Le Monde sur William Safire, ce journaliste du New York Times (le quotidien à priori anti-Bush et anti-guerre en Irak) qui a écrit plusieurs papiers sur le scandale (plus que) naissant de la mine d'or fournie par le boucher de Bagdad aux Nations Unies, plus connu comme le programme pétrole-contre-nourriture, qui devait sauver les Irakiens "victimes" de ce que les Français, prenant leurs information des médias de Saddam Hussein, fustigeaient (pendant la présidence de Clinton (!)) comme l'embargo américain qui avait causé la mort d'un demi-million d'enfants irakiens.

"This was the biggest cash cow in the history of the world," says one of the insiders familiar with the $10 billion U.N. oil-for-food scandal. "Everybody — traders, contractors, banks, inspectors — was milking it. It was supposed to buy food with the money from oil that the U.N. allowed Saddam to sell, but less than half went for that. Perfume, limos, a shipment of 1,500 Ping-Pong tables, for God's sake." (The Great Cash Cow)
Et pourtant celui qui appelle le scandale "Kofigate" a rapporté comment Kofi Annan était venu lui parler de ses articles dans le New York Times. L'on pourrait croire que le fait qu'un responsable majeur vienne parler à un journaliste du scandale majeur l'impliquant fasse au moins quelques lignes dans la presse (Kofi Annan a même fait paraître une lettre dans le NYT) — pour ne pas parler du scandale lui-même! —, mais apparemment, quand des informations désagréables viennent frapper un allié de la France dans son combat contre Washington (et mettre à mal le message que cet allié, et la France elle-même, sont une source d'espoir inespérée pour l'avenir), il faut l'ignorer et ne pas en informer ses lecteurs.

Surtout, il faut l'ignorer quand le message pourrait mettre des peaux de bananes sous les pieds de la croyance généralisée comme quoi c'est avec vaillance, bravoure, et courage que les Européens se sont opposés aux Américains, et pendant l'embargo et pendant la guerre, et cela pour les raisons les plus humanistes et les plus fraternelles du monde.

Si, il y a un seul article dans le journal indépendant "depuis un an" (à part un papier sur les élections de novembre) qui cite Safire. Et que nous apprend-t'il, cet article? Que les Américains sont les vrais coupables (ou aussi coupables) : Des firmes américaines aussi ont commercé avec Saddam Hussein ! Et par ailleurs, pour rappeler à la population française le message auto-congratulatoire que les Américains crédules ne sont pas aussi intelligents et remplis de sagesse qu'eux-mêmes ("Les lecteurs du Monde le savent depuis longtemps, mais ceux de la presse américaine n'en sont pas souvent tenus informés…"). C'est vrai que ces derniers ont le journal indépendant (!)…

Quand The Economist n'est pas cité…

Ce n'est pas souvent que le quotidien de référence choisisse de citer The Economist, mais comme je l'ai déjà écrit, vous pouvez être certain que quand il cite cet hebdomadaire "ultra-libéral", c'est pour des articles qui appuyent (ou qui semblent appuyer) ses dires. Voici, par exemple, deux articles récents que, bizarrement, Le Monde n'a pas choisi de citer :
The chamber of horrors at Abu Ghraib does not sum up the values of America any more than Mr Berg's murder [and that of Mr Johnson] sums up the values of Islam. (Anger and shame)

Most people, Iraqis included, can see that there is a world of difference between a regime founded on fear and torture and one that has sworn to root out and punish the moronic abusers who have shamed it. (Moral hazard)

2004/06/22

Nouveau danger yankee à l'horizon

Le Monde nous offre gracieusement une interview du président du Brésil. Ce qui est étonnant, c'est que pas une seule fois, Francesco Relea n'évoque le sujet de l'article paru sur une page entière la veille (Le Brésil s'attaque à son esclavage). Sans doute est-ce le fait que l'interview a été réalisé par un journaliste d'El País. Il n'empêche… quand il s'agit de sujets sur les États-Unis, les journalistes d'un pays comme de l'autre connaissent tous les points brûlants et ne se privent pas de voler dans les plumes.

Retournons à l'article de la veille, justement. Il ne s'agit de rien moins de l'esclavage qui existerait encore au 21ème siècle! Vous savez comment les journalistes de ce côté-ci de l'Atlantique ont évoqué l'affaire des sévices contre une poignée de prisonniers dans la prison d'Abu Ghraib, n'est-ce pas? C'est une honte pour toute l'armée américaine, pour toute l'Amérique, pour tous ses dirigeants, et cela ils continuent d'en parler aussi longtemps que possible (voir l'éditorial du Monde, plus bas).

Imaginez! Quel scandale que la torture puisse exister à notre époque évoluée! Mais que l'esclavage existe aussi, oh, c'est terrible aussi, bien sûr, mais c'est un scandale qui n'implique pas les êtres fourbes que sont les Américains, donc on va faire un peu moins de bruit… Quand il s'agit d'un pays tiers, donc, on évoque le sujet, mais pour l'oublier aussitôt (le lendemain) et, surtout, pour en parler de façon pas trop critique. Voici, en effet, comment Dominique Le Guilledoux introduit le sujet de l'esclavage au Brésil :

Depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement Lula, le pays tente réellement d'éradiquer le travail esclave, dont il a été le premier à reconnaître l'existence sur son sol devant l'ONU. Mais la tâche reste immense.
C'est beau, c'est tendre, c'est touchant, c'est même héroïque. Le peuple entier qui se lève comme un pour combattre un fléau. Tout le contraire des descriptions sur l'Amérique (apparemment le fait que les Américains ont été les premiers à reconnaître l'existence des sévices en Irak, par exemple, ne rentre en rien dans leur réhabilitation)…

C'est comme la France, par ailleurs. Voici les titres de deux articles dans la rubrique écologie : Réchauffement : le gouvernement ne se résout pas à cibler la voiture et Plan climat : le gouvernement épargne les voitures.

En dépit de ces fortes paroles, la mise au point par le gouvernement du plan climat destiné à lutter contre le réchauffement climatique, initialement promis pour la fin 2003, se révèle très difficile.
"La mise au point … se révèle très difficile." Encore une fois, un ton bien sobre, tout le contraire de ce qu'il en aurait été si les Américains avaient été impliqués, que cela concerne Kyoto ou autre chose dans le domaine. Là, on aurait eu droit à "arrogance, égoïsme, intolérance, amour du dollar", et j'en passe…

Par ailleurs, Paul Johnson a disparu. Vous vous souvenez de lui? Comment le pourriez-vous, tellement on a peu parlé de lui? Déjà, la veille, cet Américain décapité n'avait eu droit qu'à la page 5 du quotidien de référence (il est vrai que c'est mieux que Libération, qui l'avait relégué à la page 10), et voilà qu'on ne parle plus de lui du tout.

Il est vrai que Le Monde a plus urgent à faire : c'est-à-dire… fustiger la dernière infamie des Yankees (L'Amérique dicte sa loi antiterroriste au trafic aérien avec l'Europe). Toute la panoplie y est : l'Amérique qui "dicte", l'Europe qui "cède", "mesures unilatérales", "les pressions américaines", "« inacceptable »", et "les vols transatlantiques sous contrôle américain" (histoire de ranimer le spectre de l'hyperpuissance toute-puissante qui veut se mêler de tout).

Je suppose qu'il est inutile de rappeler que le 11 septembre 2001, 3000 personnes sont mortes du fait, du moins en partie, que ces contrôles n'existaient pas à l'époque? Je suppose qu'il est inutile de rappeler que les personnes qui ne voudraient pas accepter de divulguer ces informations peuvent refuser de le faire? (Il est vrai que les individus répondant Non à la question "Acceptez-vous le transfert de vos donnéees personnelles vers les États-Unis?" ne pourront pas effectuer leur voyage aux States, mais la vie, c'est comme ça, il y a parfois des choix (des compromis et des sacrifices) à faire — et au moins, vous avez le choix.) Moi, ça ne me pose guère de problèmes de donner ces informations, et en fait, ça me rassure. Ça me rassure certainement plus que le fait que des "associations" (américaines ou autres) veulent "protéger [mes] libertés individuelles".

Moi, je suis prêt à accepter moins de "libertés individuelles" sous les fichiers Passenger Name Records, si des types comme Mohammed Atta et Zacarias Moussaoui en ont moins aussi. Mais sans doute cette attitude est-elle dûe à ma naïveté…

Tiens, non. Il s'avère que Le Monde prend compte de ces détails — dans un éditorial.

Si les exigences américaines peuvent contribuer à une lutte efficace contre le terrorisme, on a vu, de la zone de non-droit du camp de Guantanamo au recours à la torture en Irak, que celle-ci pouvait générer de dramatiques dérives.
On notera que Le Monde semble mettre les victimes des avions et du World Trade Center sur le même plan que les prisonniers de Guantánamo et de Abou Ghraib. La sacro-sainte présomption d'innocence doit sans doute ignorer le fait que les premiers partaient innocemment en voyage ou s'affairaient dans leurs bureaux et que les seconds n'étaient pas (contrairement à ce que l'on semble souvent insinuer) des passants innocents saisis arbitrairement dans les rues de Kaboul ou Bagdad. On semble oublier que ces derniers ont peut-être quelque peu (j'ai bien dit "quelque peu") mérité leur sort, vu qu'ils avaient ouvert un feu nourri tant sur des soldats de la coalition que sur des concitoyens, et cela en ne se démarquant pas comme guerriers (avec des uniformes ou autres marques distinctifs), mais en se cachant parmi cette même population civile (ce qui est interdit par la convention de Genève et qui leur ôte le droit d'en être protégé). Mais n'oublions pas : quand les Yankees sont concernés, leurs opposants doivent être qualifiés de pauvres victimes innocentes.

À part cela, tout les ennuis de notre époque sont mis sur le dos d'une Maison Blanche arrogante et intransigeante, tandis que l'Europe se pose en victme qui se veut le dernier refuge de la liberté (tout est souligné par moi) :

La méthode employée par l'administration Bush avant la signature de l'accord avait suscité l'agacement des responsables européens. Washington s'était autorisé à faire pression sur les compagnies aériennes européennes. British Airways, Air France, Lufthansa et Iberia avaient été menacées de lourdes sanctions au cas où elles ne donnaient pas accès à ces fameuses données personnelles. Cette attitude ne prenait pas seulement le contre-pied de la législation européenne, soucieuse de la protection de ce type d'informations, elle constituait aussi un acte unilatéral, de nature à tendre encore davantage la relation transatlantique.
À Bruxelles aussi, Le Monde semble pratiquer le deux poids, deux mesures. Ainsi, deux dirigeants européens ne sont pas les meilleurs des amis, pour le moment :
Guy Verhofstadt, le chef du gouvernement belge, fatigué, amer et choqué par l'attitude de certains Etats, a décidé, tard dans la soirée du vendredi 18 juin, de commenter son échec dans la course à la présidence de la Commission européenne.

Le premier ministre libéral … s'est heurté à l'intransigeance de Londres, de Rome et de leurs nouveaux alliés … le premier ministre belge commentait implicitement l'une des causes de son échec en lâchant : "Je suis fier de l'attitude que la Belgique a prise pendant la guerre en Irak". A l'évidence, Tony Blair reprochait au Belge, non seulement son alignement sur Paris et Berlin mais aussi le fait qu'il ait convoqué, à Bruxelles, un mini-sommet sur la défense européenne alors que les troupes américaines et britanniques se lançaient à l'assaut du régime de Saddam Hussein.

Ainsi, deux hommes se sentent mutuellement trahis. Mais noter la différence des descriptions :

"Guy Verhofstadt … fatigué, amer et choqué par l'attitude [et l'intransigeance] de certains Etats", d'un côté, et, de l'autre, "A l'évidence, Tony Blair reprochait au Belge … le fait qu'il ait convoqué … un mini-sommet sur la défense européenne alors que les troupes américaines et britanniques se lançaient à l'assaut du régime de Saddam Hussein."

Dans cet article, de toute évidence écrit par un journaliste belge (Jean-Pierre Stroobants), la réaction du premier homme (le Belge) apparaît comme mesurée, comme normale, comme compréhensible, comme celle d'une victime innocente dans un noir complot, comme celle d'un homme frappé dans le dos avec un poignard. La réaction du second homme (le Britannique), par contraste, semble presque anodine ("A l'évidence")!

Est-il vraiment nécessaire de rappeler qui c'est qui, à tort ou à raison, a pris des risques au printemps 2003, tant en Irak qu'avec l'opinion publique de son propre pays? Non, ce n'est pas Guy Verhofstadt. La seule action qu'il a pris lorsque "les troupes américaines et britanniques se lançaient à l'assaut du régime de Saddam Hussein", c'était de convoquer "un mini-sommet sur la défense européenne" à Bruxelles. Et pour cela, Tony Blair est censé accepter la déclaration ô combien remplie de fierté (et d'un courage sans bornes!), "Je suis fier de l'attitude que la Belgique a prise pendant la guerre en Irak"?!

Est-il impossible pour d'aucuns d'avancer que c'est peut-être Tony Blair qui aurait dû être décrit comme "amer et choqué par l'attitude [et l'intransigeance] de certains Etats"? Peut-être est-ce l'Anglais à qui on aurait dû donner l'image d'un homme frappé avec un poignard dans le dos?

En arrivant dans les dernières pages du Monde, il s'avère que, en ce qui concerne Paul Johnson, ce n'est pas tout à fait vrai qu'il est absent du journal. On le retrouve chez Dominique Dhombres :

Les chaînes de télévision américaines ont décidé de ne pas diffuser les images de la décapitation de Paul Johnson, l'ingénieur enlevé en Arabie saoudite par Al-Qaida. La scène était disponible sur un site internet islamiste. Paul Johnson est le troisième Américain assassiné à Riyad en deux semaines.
Pour ne pas être en reste, DD semble faire de l'ironie tant sur les nouveaux dirigeants irakiens que sur Saddam Hussein (en bien mettant sa description entre guillemets) :
[Durant] la conférence de presse du premier ministre irakien par intérim, Iyad Allaoui [ce] dernier lisait un texte, en anglais, rendant hommage aux forces de la coalition qui ont libéré son pays d'un des « pires tyrans des temps modernes ». La sécurité est désormais avant tout l'affaire des Irakiens eux-mêmes, disait-il. Moyennant quoi, l'aide militaire étrangère est plus nécessaire que jamais, ajoutait-il. Comprenne qui pourra.
"Comprenne qui pourra." Il est certain que si une situation impliquant les Américains ne se trouve pas être idéale, il faut sortir les expressions ironisantes, du genre "Qu'ils sont bêtes". (Contrairement aux cas, par exemple, du Brésil ou de la politique écologique du gouvernement français.) Et il est vrai que ce n'est pas seulement les Américains qu'il faut caricaturer, mais aussi leurs alliés, qu'ils soient britanniques, italiens, ou… irakiens.

Voilà en tout cas pour Paul Johnson : c'est à peine si sa mort est un fait de société, c'est une histoire des médias. Souvenez-vous, Dhombres était le journaliste qui qualifiait les photos de prisonniers nus à Abou Ghraib d'images "dégueulasses des Américains". Mais les images de la décapitation d'un Américain, diffusée ou non, c'est une autre histoire, cela ne vaut pas la peine, ni le temps, ni l'encre, de les qualifier de "dégueulasses" ni de quoi que ce soit…

Read John Vinocur's description
of the EU spat in the IHT

Read The Economist's description of France's
attitude toward its fellow EU member states

2004/06/20

L'élite dirigiste de la pensée

Le Monde continue de montrer qu'en Europe, il y a les citoyens, d'un côté, et, de l'autre, ceux qui pensent pour eux — c'est-à-dire l'élite (politicienne, journalistique, etc).

Vendredi, le mot d'ordre était de fustiger George W Bush. Ainsi, nous avons eu droit à Guerre en Irak : le document qui ruine les prétextes de Bush sur la une, suivi de l'éditorial Mensonges sur l'Irak. "Mensonges, arguments ruinés, arguments démolis sans appel, cette guerre sans justifications légales ou factuelles", tous les mots, toutes les expressions, les plus négatifs y étaient, sans parler de la phrase "Le réveil de l'opinion risque d'être brutal", ce qui signifie que — comme chacun le sait — ces Américains simplistes ne sont (d'ordinaire, en tout cas) pas aussi intelligents que les gens bien raisonnables, et lucides, et éveillés de notre côté de l'Atlantique (c'est-à-dire ceux qui sont d'accord avec l'élite).

Mais le jour avant, le mot d'ordre était de soutenir l'Union européenne. Le droit européen prime désormais sur la Constitution française, apprenait-on. Le surtitre nous apprenait ce qui suit :

Le Conseil constitutionnel a rendu publique, mardi 15 juin, une étape supplémentaire de la suprématie du droit communautaire sur le droit national. … Pour la première fois, le Conseil affirme ainsi la supériorité du droit européen sur la Constitution elle-même. Conscient de la portée juridique et politique de sa décision, le Conseil en a différé l'annonce. Datée du 15 juin, la décision a en réalité été prise le 10 juin, mais le Conseil a estimé qu'elle risquait d'avoir une incidence sur le scrutin du 13 juin en donnant des arguments antieuropéens aux souverainistes.
"L'annonce de la décision a été différée par crainte d'interférer avec le scrutin du 13 juin", écrit (et accepte) Le Monde calmement. Ah, mais je croyais que les Français, comme les Européens, sont raisonnables, lucides, et éveillés?! Qu'ils pouvaient penser pour eux-mêmes? Et puis, je pensais qu'il fallait qualifier tout manquement d'un gouvernement de "mensonge"? Ah, mais il est vrai que c'est seulement quand les pensées et opinions des citoyens rejoignent celles de l'élite qu'il faut s'en féliciter. Et c'est seulement quand il s'agit d'un gouvernement américain, voire de celui de l'un de ses alliés, qu'il faut sortir "mensonges" et autres expressions négatives. Pardon, j'oubliais, comme je suis bête!

N'est-ce pas bien, comment les dirigeants font confiance aux citoyens de penser pour eux-mêmes? N'est-ce pas bien, les journalistes qui tirent à boulets perdus sur les Américains et qui, pas une séconde, ne remettent (ne fût-ce que partiellement) en question la décision d'instances à priori démocratiques de faire appliquer une forme de censure? (Ah, mais c'est pour une bonne cause… Ah oui, alors là, c'est légitime, bien sûr…)

Que l'on comprenne bien. Les citoyens de la République ne doivent pas surtout pas montrer de la sympathie pour le gouvernement Bush, comme ils ne doivent surtout pas montrer de la sympathie pour les arguments antieuropéens aux souverainistes. Comme aussi, ils ne doivent pas montrer du pitié pour les Américains assassinés.

Hein? De quoi je parle? Mais si, souvenez-vous. Ce fameux journaliste du Monde qui avait écrit que les "brutes de brutes … se sont comportés avec une bestialité que même les bêtes ne connaissent pas." Et il ne parlait ni de ceux qui ont décapité Nick Berg, ni de ceux qui ont lynché les corps sur un pont de Falloudjah, ni — surtout pas — des brutes de Saddam Hussein. Non, il parlait des gardiens de la prison d'Abou Ghraib. Bien sûr.

Voilà qu'un autre Américain, Paul Johnson, se retrouve sans tête (ce que Le Monde met en page 5 — à comparer avec la Une pour le document qui ruine les prétextes de Bush et pour d'innombrables articles sur les sévices commis dans la prison de Bagdad). Et de quoi parle le fameux journaliste français, celui qui sait si bien exprimer son indignation devant les horreurs de ce monde? Celui qui, comme ses congénères, sait si bien exprimer sa solidarité avec les laissés pour compte de ce monde? Celui qui nous étonne par sa capacité de raisonner et ses dons de prédire comment apporter un ère de paix universelle sur notre planète?

Éric Fottorino parle de … football.

Quelle perspicacité, M. Fottorino! Quel courage! Quelle lucidité!

2004/06/19

Quel film récent décrit "un pays rongé par la corruption et la bigoterie"?

Chaque fois qu'il le peut, le critique de cinéma principal au Le Monde semble utiliser ses colonnes pour fustiger l'Amérique, ses leaders, et/ou leurs politiques. Nous allons reparler de Samuel Blumenfeld dans les semaines a venir, mais pour le moment, contentons-nous de citer son article dans le numéro actuel de Le Monde 2, où le sujet de son article fustige George W Bush.

Cela est peu surprenant, peut-être, vu la renommée de Paul Verhoeven. Mais une interview avec les frères Coen dans le numéro du 30 mai parlait ainsi des personnages de leur film le plus récent :

Tous dessinent un pays rongé par la corruption et la bigoterie, la finance et la religion, métaphore parfaite de l'Amerique de George W. Bush.
Maintenant, je souhaiterais dire que je n'ai pas de doute que Joel et Ethan Coen sont, comme beaucoup de leur collègues à Hollywood, pro-Démocrates et anti-Républicains. Il n'y a aussi que deux problèmes ici : Le premier est que pas une seule fois, dans l'article de trois pages qui leur est consacré, les frères ne parlent de politique, intérieure ou étrangère, et pas une seule fois ne mentionnent-ils le nom d'un politicien. (La description de Blumenfeld est d'autant plus étonnante quand on sait que la star qu'ils ont choisi pour leur film n'est connu ni pour être anti-Bush ni pour avoir pris position contre l'armée américaine.)

Le second problème est que Tueurs de Dame est le remake d'une comédie britannique de 1955, quand le 43eme président des États-Unis avait… 9 ans. Évidemment, il pourrait être intéressant de découvrir si l'intention du metteur en scène du premier film (Alexander Mackendrick) était de fustiger, ne fût-ce que partiellement, le gouvernement britannique de l'époque. Mais à mon avis, la raison d'être de la comédie des studios Ealing (avec Alec Guinness et Peter Sellers) était juste d'amuser son public.

Le choix des mots semble donc entièrement gratuit, un choix de Blumenfeld qui se sentait probablement inspiré par l'attitude dominante en France (et dans les bureaux du Monde), celle qui préconise que la Maison Blanche doit être fustigée à tout moment.

Read the English version

2004/06/16

"Une bestialité que même les bêtes ne connaissent pas"

C'est une infamie. C 'est dégueulasse. C'est révoltant. Les brutes de Saddam Hussein "se sont comportés avec une bestialité que même les bêtes ne connaissent pas", nous apprend Éric Fottorino. Le journaliste doit penser aux mains coupées, aux femmes violées, à la chair du bras découpée et donnée à manger aux époux(ses), et aux dizaines de milliers de charniers en Irak.

Oh, pardon, c'est une erreur, Éric Fottorino pense à quelqu'un d'autre. À qui? À ceux qui ont décapité Nick Berg (se souvient-on encore de lui, seulement) ou à ceux qui ont lynché quatre Américains sur un pont à Falloujah (idem)? Mais non, aux GIs américains. Ceux de la prison d'Abou Ghraib. Suis-je bête! Comment ai-je pu commettre une telle erreur?! "Brutes de brutes", repète Éric Fottorino à tout va, dans le titre, au début, au milieu, à la fin, pour bien ancrer dans les esprits (ceux de la pensée unique) comment il faut penser quand on pense aux brutes de Saddam Hus — oh, pardon, voilà que ça recommence — quand on pense aux Américains.

Enfin, que sait-on au juste de ces brutes ? Qu'elles sont américaines, des photos ont fait le tour du monde pour l'attester. …

Des clichés tout ce qu'il y a d'authentique pour montrer une nouvelle fois que les soldats de la coalition, qu'ils soient GI ou "rats du désert", se sont comportés avec une bestialité que même les bêtes ne connaissent pas.

Et toujours, toujours, toujours l'ombre de cet article de Rémy Ourdan qui plane, qui plane, avec ces voix, ces voix irakiens, ces voix qui sapent les belles paroles d'Éric Fottorino, ces voix qui sapent l'argumentaire des membres du "camp de la paix", et ces voix qui sapent les bases de la pensée unique…

Read the English version

Un cinéaste français répond au Monde et à Michael Moore

Le réalisateur de Bagdad quotidien Bagdad, un documentaire sur le quotidien d'une famille irakienne, se fait interviewer par Sylvie Kerviel.
Romain Goupil : A Bagdad, j'ai vécu six semaines dans un état d'étonnement. J'ai découvert que la ville était une fourmilière d'activités, contrairement à ce que l'on voit en France dans les journaux télévisés. …

Sylvie Kerviel : En filmant le quotidien d'une famille "ordinaire", que vouliez-vous montrer ?

…Je voulais simplement que, par la simple observation de leur vie, on comprenne qu'avec la fin du régime de Saddam Hussein, ils ont gagné quelque chose de fondamental, la liberté de discuter de ce qui va et de ce qui ne va pas. Avant, ils auraient émis le moindre doute, ils étaient morts. …

Sachant que vous avez publiquement pris position, en mars 2003, pour l'engagement de la France aux côtés des forces anglo-américaines, on pouvait s'attendre à ce que vous adoptiez un ton plus militant…

On pouvait effectivement redouter le pire du pire, c'est-à-dire un film comme celui de Michael Moore, Fa[h]renheit 9/11, ou celui de William Karel, Le Monde selon Bush … Ces deux réalisateurs savent à l'avance ce qu'ils veulent entendre. C'est le contraire du cinéma que je fais. Je ne cherche pas à illustrer quelque discours que ce soit ni à convaincre quiconque. Ce qui ne m'empêche pas, par ailleurs, de militer. Je souhaite qu'on arrête de dire que Bush est un crétin et qu'on aide les Irakiens à reconstruire leur pays. Mais je ne me sers pas de mon film pour dire cela. …

La réponse de Romain Goupil à la question de Sylvie Kerviel sur les tortures semble être un commentaire sur l'éditorial du quotidien de référence et sa question finale ("La casuistique développée par des documents officiels publiés par la presse américaine fait froid dans le dos … la perversion du droit … Quelle guerre vaut-elle que l'on se déshonore de la sorte ?")
Votre voyage là-bas, l'évolution de la situation en Irak et la révélation d'actes de torture de la part de soldats américains, ont-ils modifié votre position ?

Non. Je continue de penser que si on y avait été tous ensemble on aurait redonné la liberté à ce peuple. Quant aux tortures, ce n'est pas une révélation. Dans toute intervention, il faut se méfier des hommes qui redeviennent des bêtes. C'est de la responsabilité de l'encadrement militaire et des politiques de surveiller cela.

Même l'envoyé spécial du Monde à Bagdad semble aller (ne fût-ce que partiellement) contre la tendance des éditorialistes.
Arrivé au bout de la rue Saadoun, déjà embouteillée à 8 heures du matin, le convoi [des employés de la General Electric] ne voit pas, ou ne peut écarter une voiture qui se faufile en son sein. Et c'est la déflagration. La bombe déclenchée par le kamikaze est d'une très forte puissance. Le souffle atteint d'autres véhicules et éventre des bâtiments environnants. Des passants sont fauchés et des habitants du quartier périssent sous les décombres. On dénombre seize morts, dont cinq employés de la General Electric, et plus de soixante blessés. Parmi les cinq étrangers, il y a deux Britanniques, un Américain, un Français et un Philippin. C'est le deuxième attentat-suicide à la voiture piégée en vingt-quatre heures à Bagdad.

L'occupant américain et le gouvernement irakien ont immédiatement condamné l'attentat.

Évidemment, Le Monde a bien instruit ses employés et journalistes de toujours utiliser des expressions négatives pour dénigrer les Américains : "la force occupante", "l'échec américain", les "menteurs" Bush et Blair, etc… Mais c'est ce qui suit dans le rapport de Rémy Ourdan qui va, intentionnellement ou non, donner une autre image de la situation.
Les divisions entre Irakiens sont parfaitement illustrées par les attitudes dans les minutes qui suivent la déflagration [du 14 juin]. Il y a d'abord cette cinquantaine d'hommes surexcités qui jettent dans le brasier des 4 x 4 des étrangers des canettes de bière trouvées dans une boutique éventrée. Il y a ensuite cette foule d'environ deux cents personnes qui crient "Non, non à l'Amérique !", brûlent un drapeau britannique trouvé on ne sait où, et rejettent la faute de l'attentat sur les seuls Occidentaux, coupables d'être présents en Irak.

Et puis il y a Emad, un passant rencontré plus tard au café. "J'étais là par hasard, et j'avais honte, raconte-t-il. Honte de voir des Irakiens se réjouir de regarder brûler des corps de gens venus reconstruire l'Irak, honte de voir mes frères en profiter pour piller des magasins... Je souhaite, moi aussi, que les Américains quittent l'Irak, mais pas ainsi, pas dans la violence et la haine." Emad est loin d'être le seul à penser cela.

Beaucoup de Bagdadis, choqués par les images d'avril des habitants de Fallouja brûlant et suspendant à un pont les cadavres de quatre paramilitaires américains, et mettant ce déchaînement sur le compte d'une "sauvagerie" de villageois un peu rugueux, ont été très choqués, lundi, de voir la scène se répéter au cœur de leur capitale. "Nous sommes envahis par des voyous prêts à tout", se lamente un commerçant. "Ces actes, ce n'est pas l'islam. C'est une perversion", pense Emad.

Read Douglas' comment on and partial
translation
of Rémy Ourdan's article

Read Christopher Hitchen's description of Michael Moore's film

2004/06/15

Élections au parlement européen :
Leçons de déontologie journalistique

À Robert Solé d'utiliser sa chronique de médiateur du Monde pour vanter la déontologie du quotidien du référence aux "chers lecteurs".
Votre première exigence n'est-elle pas d'avoir entre les mains un quotidien clair, précis, rigoureux et fiable ? Or la qualité d'un journal dépend en grande partie des règles qu'il s'est fixées – et qu'il applique. Règles morales, professionnelles, rédactionnelles, typographiques...

Pendant un demi-siècle, Le Monde s'est appuyé sur une charte non écrite. Aucun texte n'indiquait ce qu'il fallait ou ne fallait pas faire, mais chacun semblait le savoir exactement. Quelques mois après son embauche, un jeune rédacteur connaissait la manière de rédiger une brève ou de titrer un entrefilet ; il avait appris à vérifier une information, modérer son style, ne pas proclamer ses engagements politiques...

Au début de 1995, avec la nouvelle formule du Monde, est apparue la nécessité d'un code d'édition. … Chaque service compte ses propres secrétaires de rédaction, devenus "éditeurs", qui relisent, vérifient, titrent, illustrent, mettent en page... Mais il faut coordonner tout cela, au niveau central, en veillant à l'application rigoureuse de la charte rédactionnelle et graphique du Monde. …

Les lecteurs seront également intéressés de connaître ces recommandations – très inspirées de la presse anglo-américaine – pour bien construire un article : "Une vraie attaque d'info (les 5 W : who, what, when, where, why) ; l'information essentielle dès les premiers paragraphes ; … pas de jargon, pas de clichés."

Quant au titre d'un article d'information, il doit être "précis et concret", sans aucun commentaire, "être rédigé comme une phrase simple (sujet, verbe, complément)" et éviter "au maximum tournures négatives ou interrogatives".

Les élections au parlement européen ont permis au Monde d'illustrer cette leçon de façon magistrale.

Les journaux nous apprennent ainsi que partout où des défaites ont été enrégistrés par des alliés de Bush (le Royaume-Uni, le Danemark), la defaite vient d'un "désir de punir les gouvernements pour leur soutiens militaires à la guerre en l'Irak". Cette présentation des infos doit venir du fait qu'au Monde, les rédacteurs ont appris à vérifier une information, modérer leur style, ne pas proclamer leurs engagements politiques.

Or, les gouvernements qui ont soutenu la guerre en Irak sont de droite, pour leur grande majorité. Et le Parlement européen reste majoritairement à droite. Quant au SPD du chancellier Schröder, il a enregistré son plus mauvais score depuis un quart de siècle. Peut-on savoir en quoi ce débâcle ne serait pas lié à la guerre en Irak (à travers l'opposition du gouvernement allemand)? Pas plus de mention de la guerre d'Irak dans l'article consacré au "désastre" en Belgique et à "la pilule … amère" que le gouvernement belge, qui s'était lui aussi joint au "camp de la paix", à dû avaler. Quant à l'Espagne, Même le nouveau gouvernement espagnol pro-européen de José Luis Zapatero n'a pas remporté le triomphe attendu, quelques mois après la défaite surprise de l'équipe du conservateur José Maria Aznar (qui est indirectement traité d'anti-européen). Là aussi, "les grands perdants sont les communistes, alliés aux Verts". C'est pour le moins étrange que le mot Irak n'est jamais prononcé dans les articles où les opposants à ce conflit n'ont pas enrégistré des succès ou ont carrément subi des défaites sévères.

Revenons au Royume-Uni : Si le parti social-démocrate a effectivement progressé (de plus de… 3 points!), est-ce "rigoureux" et "fiable" d'écrire qu'une "population foncièrement hostile à la participation de la Grande-Bretagne à l'intervention en Irak a infligé au Labour de Tony Blair une très sérieuse « raclée » électorale"? Après tout, les verts sont stationnaires et le plus grand vainqueur des élections n'est pas composé de forces ouvertement contre la guerre, mais se trouve être un parti souverainiste qui veut quitter l'UE. Le UK Independence Party ne semble afficher aucune position ouverte sur l'Irak, mais comme l'indique son manifeste, le partenariat volontaire avec les États-Unis figure en position haute de sa politique de défense.

En fait, Le Monde se fait un plaisir de descendre les "représentants violemment antieuropéens" qui vont "empoisonner la vie de l'Union", et semble faire peu (comme on le voit) du souci d'éviter "au maximum [les] tournures négatives" à leur égard.

En ce qui concerne l'UKIP, les lecteurs du Monde peuvent s'informer sur "le message simpliste de la campagne … à coups de slogans populistes", "l'existence d'un sentiment anti-UE latent chez une partie de l'électorat" (pas aussi cartésiens et raisonnables que nous, les Rosbifs), "un porte-parole flamboyant, un leader charismatique", les "chiffre[s] pour le moins fantaisiste[s]", sans oublier le nécessaire "Son « non à l'UE », l'UKIP le décline de diverses manières, en alignant les demi-vérités et les exagérations grossières". (Comparer avec le verbe "plaider" dans l'article sur José Bové ; quant au fait de traiter Bush, Blair, et Aznar sans arrêt de "menteurs", il est certain que cela n'a rien de simpliste ni de populiste, et ce ne représente en aucun cas des "demi-vérités" ou des "exagérations grossières".)

En Autriche, le grand vainqueur est un eurodéputé autrichien qui "a fâché beaucoup de monde en dénonçant le système qui permet à certains de ses pairs de gagner « davantage que le chancelier allemand », par le biais de confortables indemnités". Élu du précédent parlement sur la liste sociale-démocrate, cet ancien journaliste en avait été évincé après qu'il se soit promené dans les couloirs de l'UE, afin d'y enregistrer "les confidences des eurodéputés à l'aide de micros cachés".

Inutile de vous dire qu'il s'est attiré les foudres de la classe politique (ce qui a provoqué l'admiration des tenants des 5 W, tels le International Herald Tribune). Et notre journal indépendant, comment a-t'il réagi, lui? Comment avait-il titré, de façon "précise et concrète", un article quelques jours avant les élections (formule répétée dans de nombreux articles, écrits par des auteurs différents)? La surenchère populiste de Hans-Peter Martin (souligné par moi).

Au Monde d'accompagner cette tournure pas du tout "négative" par des précisions d'ordre "concrètes", qui semblent être des citations des eurodéputés pris en faute : que la liste de HPM est dotée d'un puissant porte-voix, "toujours friand de diatribes antieuropéennnes" ; que le "franc-tireur" "ne craint pas les outrances" ; que "les tabloïds allemands et britanniques en font leurs choux gras" ; et qu'on "lui reproche d'avoir jeté le discrédit sur toute une institution". (Jeter le discrédit sur, par exemple, tout le leadership américain ou toute l'armée US, évidemment, ce sont des choses que Le Monde ne fait jamais.) Quant à Arnaud Leparmentier, il explique (comme nous allons le voir plus loin) que Martin, "sous couvert de mener une croisade contre la corruption européenne, [fait] du populisme à cent sous."

"Le Monde devenait ainsi plus transparent, lui qui s'ingéniait jadis à cultiver le mystère et à ressembler à un couvent", avait écrit Robert Solé à propos de la "bible éditoriale" du quotidien, mais apparemment, la transparence n'est à cultiver que quand elle sert de soutien à la croisade humanitaire version française, que quand elle soutient une Europe qui se met aux ordres de Paris, ou que quand elle sert à fustiger le capitalisme américain. (Les autres fois, cela donne droit à "Vous faites le jeu de la droite/des souverainistes/des Yankees".)

Quant aux descriptions des eurodéputés plus proches du centre, comme Vytautas Landsbergis ou Jaime Mayor Oreja, elles ne contiennent, elles non plus, aucune tournure négative. La preuve : "sa méfiance obsessionnelle à l'égard de Moscou" ou "très critiqué pour son attitude intransigeante face au nationalisme basque" (souligné par moi).

Le vocabulaire choisi par Arnaud Leparmentier est évocateur. Il a vérifié son information, modéré son style, et n'a pas proclamé ses engagements politiques (par exemple que les Francais et leurs alliés sont des héros vaillants et illustres, tandis que les autres sont des traîtres et des êtres fourbes sans vision et sans courage – tout ici est souligné par moi).

Au nom de quoi la vieille Europe devrait-elle payer pour le rabais britannique au budget européen et aider la Pologne, qui a réussi l'exploit de torpiller le projet de Constitution européenne fin 2003 et qui envoie aujourd'hui des représentants qui vilipendent l'Union ?

Certes, l'Allemagne et l'Espagne connaissent une résistance admirable au populisme … mais le Front national persiste, tandis que ses amis belges du Vlaams Blok progressent. Surtout surgit une nouvelle race d'eurodéputés, à l'instar de l'ancien journaliste autrichien Hans-Peter Martin, ou du fonctionnaire européen néerlandais Paul van Buitenen, qui, sous couvert de mener une croisade contre la corruption européenne, font du populisme à cent sous. Leur harcèlement conduira à rendre l'ambiance bruxelloise encore plus délétère. …

Voici la conclusion :
Le vote d'hier et les querelles qui s'annoncent ne font que révéler une chose : l'Europe élargie et désunie n'a pas de projet. Mais l'électeur, en boudant les urnes, n'envoie pas un avertissement à ses dirigeants. Au contraire, il les conforte dans leur indifférence et leur absence de vision et de courage européens.

Mais avant d'y arriver, à cette conclusion, Leparmentier avait écrit :

Dans cette affaire, les partis européens ont aussi leur part de responsabilité. Ils auraient pu se saisir de ces sujets, pour chercher à faire émerger une opinion publique européenne.
Et quelle est-elle, cette opinion publique européenne? Éric Fottorino se fait un plaisir de nous la fournir sur la Der, accompagnée de l'exemple de la "vision" et du "courage européens".
…une opinion publique européenne a véritablement vu le jour autour de la question irakienne.

Voici le lien que nous cherchions entre l'Europe aux urnes et l'Irak. … Les faits, têtus comme les faits, sont ainsi rappelés [dans La Fracture Occidentale de Dominique Reynié] : « Entre janvier et avril 2003, plus de 35 millions de personnes ont défilé contre l'intervention américaine en Irak. Plus de 20 millions d'entre elles étaient des Européens. »

Pas seulement des citoyens de la « vieille Europe » [chère à Donald Rumsfeld et] fustigée à Washington. Les opinions des dix nouveaux membres ont elles aussi condamné cette politique américaine comptable du sang qui, hier encore, coulait à Bagdad. Un plébiscite.

Comme on se sent proche de ces peuples qui ont dit « non » d'une même voix. Comme on se sent loin de cette Europe institutionnelle qui déplace les foules tellement moins que le foot.

En admettant que le chiffre de 20 millions d'Européens dans les rues soit exact, c'est un pourcentage qui équivaut à entre un tiers et un quart des électeurs qui ont voté pour le gouvernement pro-Bush à Londres,
ce que Le Monde qualifie d'un "grave revers du Parti travailliste de Tony Blair". En effet, 20 millions d'Européens, cela fait moins de 6% des 360 millions d'habitants de l'UE, soit 94% d'Européens qui n'ont pas protesté contre la guerre en Irak. Vous parlez d'un plébiscite! Vous parlez d'un plébiscite de "peuples qui ont dit « non » d'une même voix"!

En fait, d'un point de vue soviétique ou cubain, évidemment, c'est un plébiscite, car il faut évidemment savoir que les gens qui ne partagent pas les préjugés anti-américaines des Français sont des êtres coupables d'"indifférence" et d'"absence de vision et de courage" tandis que ceux qui ne voient pas d'un bon œil l'instrument désigné de Paris pour condamner (et contrer) les Yankees (ceux qui, en fait, voient beaucoup de défauts dans l'UE), eux, ils font "du populisme à cent sous".

Voilà un quotidien clair, précis, rigoureux et fiable. Quand les Européens sont d'accord avec les humanistes francais, ce sont des héros visionnaires ; quand ils ne le sont pas, ils sont "antieuropéens" (le contraire de "proeuropéens").

Certains pourraient se dire que "l'application rigoureuse de la charte rédactionnelle et graphique" du Monde n'est pas si différente de celle de Pravda ou Der Völkische Beobachter. Mais que personne ne s'avise de traiter les journaux français de tabloïds ou de les accuser de faire "leurs choux gras" en "alignant les demi-vérités et les exagérations grossières". Surtout pas.

Read Expat Yank's analysis

la résolution US sur le transfert de souverainté à l'Irak

Dominique Dhombres terminait ainsi sa chronique sur la vote aux Nations Unies qui a approuvé la résolution américano-britannique sur le transfert de souverainté à l'Irak le 30 juin :
« Le vote intervenu au Conseil de Sécurité est une grande victoire pour le peuple irakien », disait George Bush. Comme si l'avis du peuple irakien comptait dans cette affaire.
Point. Final. Tout est dit, Dominique Dhombres l'a mis en plein dans le mille. Encore une fois, les Français — toujours conscients, toujours en éveil — ne se sont pas laissés berner par ces êtres fourbes, malicieux, et trompeurs à Washington.

Il est certain que le point de vue français, ici, est celle qui s'approche de la vérité. C'est ce cynisme qui s'approche le plus de la vérité profonde. Il est par conséquent indéniable que c'est cette vue qui est la plus proche des pensées et des vœux de la population irakienne. Il est par conséquent indéniable que c'est la position française qui est la plus populaire en Irak aujourd'hui. Il est donc certain que pour les Français, contrairement à ces affreux bonhommes dans la Maison Blanche, l'avis du peuple irakien compte dans cette affaire, oui, il compte, et avant toute autre chose. C'est indéniable.