2012/10/11

18h : Débat d'une heure entre un conservateur et une gauchiste

Tous les soirs à 18h du 11 au 21 octobre 2012, on pourra voir sur la Locale le débat (pré-enrégistré) entre un bloggueur conservateur et Ellen Kountz de Obama à la carte, avec Beseat Kiflé Sélassié jouant le rôle de modérateur…

Vous pouvez voir l'émission sur http://www.lalocale.com/
et sur les boxs ADSL :
• BOUYGUES : canal 168
• FREE : canal 206
• Alice : canal 356
• Neuf Box de sfr : canal 338

Le temps du bourreau

Comme son pote Plantu, Serguei ne s'en rend probablement pas compte, mais son dessin sur la Syrie est aussi critique des Nations-Unies que ne le sont les (néo-)conservateurs américains au sujet de l'ONU, diabolisés à souhait…

2012/10/10

Plus ou moins latent, notre antiaméricanisme traditionnel s'en donne à coeur joie lors de l'élection présidentielle américaine

Alors que Le Monde est forcé d'admettre que Mitt Romney confirme sa percée dans les sondages, et alors que Corine Lesnes trouve nécessaire de souligner qu'il est possible que Barack le "Nègre magique" (le "Magical Negro" est aussi connu comme le "Noir super héros") "n'était pas prêt pour la présidence", Olivier Dassault signe une chronique dans laquelle le député UMP lie la réputation négative de Romney en France à notre bon vieux ami, l'antiaméricanisme.
S'il est un courant de pensée toujours très vif en France, c'est bien l'antiaméricanisme. Plus ou moins latent, notre antiaméricanisme traditionnel s'en donne à coeur joie lors de l'élection présidentielle américaine. Il y a quatre ans cependant, la victoire de Barack Obama semblait l'avoir fait disparaître mais l'état de grâce n'eut qu'un temps.

Ce qu'on a appelé "l'obamania" fit du nouveau président l'icône d'une Amérique que l'Europe pourrait aimer de nouveau. Mais, cette année, crise oblige, Barack Obama est redevenu humain, leader d'une puissance vacillante, économiquement affaiblie et divisée. Adieu les rêves, bonjour la réalité !

La réalité d'un monde où la montée en puissance des pays émergents, l'instabilité géopolitique et une crise financière d'une gravité exceptionnelle bouleversent la donne. Les Etats-Unis furent la première victime de cette crise.

En octobre 2009, le taux de chômage y était monté à 10 % de la population active, le plus haut depuis 1981. Depuis, il n'a cessé de diminuer pour atteindre 8,2 %, son plus bas niveau depuis avril 2009. Si cette embellie est à porter au crédit du président Barack Obama, on peut s'interroger sur le coût des moyens mis en oeuvre. Un plan de relance de 831 milliards de dollars (642,9 milliards d'euros) pour un pays qui a déjà une dette de 16 000 milliards de dollars, soit 107 % de son PIB, était-il raisonnable ?

Malgré cet effort, les thuriféraires de la dépense publique n'en furent pas satisfaits, comme le très keynésien Prix Nobel d'économie, Paul Krugman. Christina Romer, ex-présidente du conseil économique de la Maison Blanche, voulait, elle, en porter le montant à 1 800 milliards de dollars.

Solution à la crise

Attaché à la notion de responsabilité, il m'est impossible de souscrire à ce qui en est la négation, à savoir la dépense illimitée dans un contexte de ressources limitées. Et si "en politique, l'absurdité n'est pas un obstacle", comme l'écrivait Napoléon, les réalités budgétaires constitueront toujours des écueils sur lesquels s'échoueront les navires mal pilotés.

Prendre parti dans une élection étrangère depuis Paris n'a pas beaucoup de sens, mais je souhaite mettre en garde contre toute caricature de Mitt Romney et de son colistier, Paul Ryan, libéraux américains fidèles à leurs valeurs, que l'on ne peut juger à l'aune de nos critères européens si l'on souhaite les comprendre.

Républicain ou démocrate, le prochain président devra être celui qui récréera les conditions d'une économie prospère, car nous avons besoin d'une Amérique forte. A eux seuls, les Etats-Unis représentent 20 % du PIB mondial et un tiers des exportations et importations globales. Ils sont, hors Union européenne, le premier "client" de la France (22 milliards d'exportations françaises). Et les échanges euro-américains demeurent le moteur de l'économie mondiale, avec 610 milliards d'euros auxquels il faut ajouter les investissements directs de part et d'autre de l'Atlantique (près de 1 300 milliards d'euros), sans oublier les quinze millions de personnes employées par des sociétés européennes aux Etats-Unis et américaines en Europe.

C'est ensemble qu'Américains et Européens trouveront une solution à la crise, car nous sommes frappés des mêmes maux : hausse de la dette, fragilisation de l'économie et du lien social, réponses politiques inadaptées. La solution pourrait être la création d'une véritable zone de libre-échange regroupant l'Union européenne et les Etats-Unis, voire l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Ce projet consisterait à tenter une synthèse de ce que chacun a de meilleur : la capacité d'innovation américaine alliée à celle des Etats européens d'offrir à leurs citoyens des conditions de vie et de développement personnel de très grande qualité.

Un subtil dosage entre le dynamisme américain et l'humanisme européen. Nous avons besoin de la capacité américaine de tirer vers le haut les économies du reste de la planète. A nous ensuite de nous adapter pour profiter de ce nouveau cercle vertueux !

2012/09/28

Cette pudeur de la France vis-à-vis de l'argent — qui est totalement absente aux Etats-Unis — est un vrai problème, car elle peut freiner le développement de la philanthropie

Vice-président de l'Hôpital américain de Paris chargé du mécénat et organisateur de collectes de fonds pour des universités américaines telles que Columbia et Tufts, John Crawford est interviewé par Frédéric Cazenave de Le Monde Argent :
Pourquoi la philanthropie reste-t-elle marginale en France par rapport aux Etats-Unis ?
L'essor du mouvement philanthropique remonte au début du XXe siècle aux Etats-Unis, avec de grands noms comme Andrew Carnegie et les familles Vanderbilt ou Rockefeller. En France, il a fallu attendre les années 1960 pour que l'Etat s'intéresse à cette question. La tradition religieuse a joué un rôle-clé : il existe dans la plupart des religions une obligation morale à faire oeuvre de charité. C'est encore plus vrai pour les grandes fortunes, pour qui léguer une partie de leur richesse est souvent une évidence. Autre différence notable : l'Etat providence, si cher à la France, n'existe pas au même degré outre-Atlantique. Pour les Américains, les individus doivent se prendre en main, prendre en charge la culture, l'éducation... Les dons jouent, par exemple, un rôle primordial dans le fonctionnement des universités privées américaines. Le mécénat permet de financer les bourses des étudiants, d'attirer les plus grands professeurs, de développer la recherche. Sur ce point, le contraste est évident avec la France, même si quelques grandes écoles comme HEC, l'ESSEC ou Insead ont fait preuve d'innovation dans ce domaine.

La France rattrape-t-elle son retard ? 
 Oui, même si seulement 2 000 fondations sont recensées dans l'Hexagone, contre plus de 120 000 aux Etats-Unis. Depuis une trentaine d'années, des incitations fiscales ainsi que de nouveaux outils, comme les fonds de dotation, permettent au mécénat de se développer. La Fondation de France et d'autres, comme la Fondation du Patrimoine, sont très actives auprès des pouvoirs publics afin de créer un environnement favorable. Côté fiscalité, les avantages accordés en France sont, pour le moment, au moins aussi intéressants qu'aux Etats-Unis. En revanche, les Américains bénéficient d'une totale liberté en matière de legs de leur fortune, ce qui n'est pas le cas en France, où la loi protège les intérêts des héritiers. Enfin, côté administratif créer une fondation est beaucoup plus simple aux Etats-Unis qu'en France.

La philanthropie américaine profite aussi de la médiatisation de célébrités comme Bill Gates ou Warren Buffett...
Beaucoup de Français sont de grands philanthropes, ou mécènes, mais souhaitent rester discrets. Pourtant, leur médiatisation serait positive car elle provoquerait un effet d'entraînement. Cette pudeur de la France vis-à-vis de l'argent - qui est totalement absente aux Etats-Unis - est un vrai problème, car elle peut freiner le développement de la philanthropie.

2012/09/25

Au théâtre : Nous avons Dieu en thérapie

Erick Dietrich et Angélique Veillard ont écrit Nous avons Dieu en thérapie pour le théâtre.
Nous avons Dieu en thérapie est une comédie bien menée dans un univers dantesque. Avec un ton léger, sont abordées deux thématiques complexes : la psychologie et la religion. Le schéma traditionnel du huis clos pesant, que l'on s imagine d un cabinet de psy, est renversé : les personnages bibliques se livrent dans ce confessionnal. Fragiles et aux nombreuses blessures, ils sont drôles et excessifs. Le texte mêle les registres, avec des répliques empreintes d'humour et souvent licencieuses. En faisant leur mea culpa, ces patients hors normes ouvrent la boîte de Pandore des névroses psychologiques sur un ton parfois scabreux visant à briser les tabous sexuels. Toutes les angoisses, les frustrations, les émotions ressurgissent dans ce purgatoire de l'absurde. Les patients, les thérapeutes, y compris la secrétaire gardienne des lieux , font l'aveu de leurs "péchés" dans l'espoir de recevoir l'absolution.

2012/09/24

La France n'est pas une vieille femme mourante, mais une belle adolescente enfermée dans sa chambre, qui n'a plus confiance en elle, alors qu'elle regorge de capacités

Sur le plan des références intellectuelles, la droite doit, dans un premier temps, se réconcilier avec la confiance dans l'individu
écrit Mathieu Laine, directeur d'Altermind et enseignant à Sciences Po, dans Le Monde.
Le sarkozysme, qui est un ultra-constructivisme, a péché par surinterventionnisme. En cela, il était certes incontestablement de droite. Mais pas une droite moderne : la droite réactionnaire, héritière de Louis de Bonald et de Joseph de Maistre, défiants à l'encontre de la liberté et confiants dans "un roi tuteur" d'un peuple incapable de se gouverner lui-même.

Et il était également incroyablement de gauche. De ce socialisme ancien, obsédé par le mirage de la justice sociale, convaincu hélas que la relance, dont on a fait des "plans", est forcément keynésienne et passe par une demande nourrie de fonds publics. Le résultat est connu : la bulle de la dette privée s'est transformée en bulle de la dette publique, la fiscalité s'est accrue, l'effort et l'innovation ont, en conséquence, été pénalisés, la croissance s'est éteinte, le chômage a retrouvé ses courbes ascendantes, le poids de l'Etat a augmenté. Et Nicolas Sarkozy, malgré et sans doute à cause d'un durcissement nationaliste-protectionniste, de la promesse de faire lui aussi payer des riches qu'il irait même chasser au-delà des frontières et celle de nous protéger tous contre les malheurs de la vie, a échoué.

… La vraie modernité n'est pas dans l'agitation. Elle règne dans la compréhension de l'action humaine, de cette capacité de chacun à s'adapter, à répondre à des incitations pour améliorer son bien-être. Le politique doit descendre de son piédestal, ne plus raisonner macro mais micro, et cesser de vouloir changer l'homme, mais le respecter.

Comprendre, par exemple, avant de se précipiter dans la surenchère fiscale pour combler des trous budgétaires, ce dont a besoin un entrepreneur pour construire, créer des emplois et avoir envie de le faire en France. Percevoir que de nouvelles solidarités s'orchestreront, avec plus d'efficacité, le jour où l'on ne dépensera plus, comme aujourd'hui, près de 600 milliards de dépenses sociales par an (ce qui n'est tout simplement plus tenable). Cesser de vouloir tout régenter, tout contrôler. Dire la vérité, mais retrouver aussi un discours optimiste. La France n'est pas une vieille femme mourante, mais une belle adolescente enfermée dans sa chambre, qui n'a plus confiance en elle, a peur des autres comme d'elle-même, alors qu'elle regorge de capacités. Mais on lui parle mal. On dicte à chacun ce qu'il doit faire, ne pas faire, quand il faudrait lui refaire confiance, lui parler en adulte libre et responsable.

2012/09/17

Un lecteur qui évoque "les Etats-Uniens" appelle Mitt Romney pire que Reagan et Bush ? Le Monde publie 4 de ses courriers en moins d'un mois

Un lecteur qui aime utiliser expression les Etats-Uniens (ou l'un de ses dérivés) fait une caricature grotesque de Mitt Romney en l'appelant pire que Reagan et Deubeliou réunis ? Le Monde publie quatre courriers d'André Fromon en moins d'un mois !

Article paru dans l'édition du 12.09.12

Romney = Reagan & Bush Jr ?


'attelage du milliardaire mormon et du catholique professionnel de la politique s'apprête à refaire la bonne politique dite « Reaganomics » qui a mené, avec celle de Bush Jr, leur pays et le monde là où il est, en crise gravissime : conforter les milliardaires ; couper les maigres vivres des chômeurs et des vieux ; déréguler encore et toujours la finance en dépit du bon sens et de l'expérience, augmenter, sinon conforter le Pentagone dans ses dépenses insensées ; vouloir faire revivre le « big stick » de Theodore Roosevelt, etc. Consternant. Et toujours le poids de la religion dans un pays en principe laïc et séparé de l'Eglise. Bien sûr, ce ne sont que des bateleurs d'estrade tentant de faire accroire à leur peuple qu'il n'est pas sur le déclin - bien que la majorité le croie -, mais ce spectacle d'apprentis sorciers laisse songeur. Bush Jr est reconnu dans son pays comme ayant été le pire de ses 44 présidents. Apparemment, le record est à battre.  
André Fromon, 
Strasbourg

2012/09/11

Que l'Amérique pervertisse le monde, cela va sans dire et fait consensus, de l'extrême droite à l'extrême gauche

Ce qui surprend surtout Bruno Chaouat dans l'affaire Eloge littéraire d'Anders Breivik (Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux, 120 p, 16 euros), écrit-il dans Le Monde (avec réactions des lecteurs), c'est l'aveuglement de la critique :
écrivains et journalistes se sont montrés prompts à dénoncer le racisme et l'islamophobie de Richard Millet. Soit. Mais nul n'a identifié l'ennemi de l'écrivain. Or, la véritable hantise de Millet, ce ne sont ni les Noirs ni les Arabes (tout lecteur un peu attentif sait qu'il a une grande admiration pour la culture arabe). Son idée fixe, c'est l'Amérique.

C'est que, fidèle à une longue tradition française, Millet identifie l'Amérique et « l'américanisation » de la France, de l'Europe, voire du monde, comme la causalité diabolique du déclin de l'Occident. On reconnaît le tropisme antiaméricain à ce qu'aucun paradoxe ne l'arrête. Ainsi, selon lui, l'Amérique serait responsable à la fois de la montée de l'islam en Europe et de l'islamophobie génocidaire du terroriste norvégien. Le paradoxe ne semble pas avoir suscité l'interrogation des lecteurs français, et pour cause : l'antiaméricanisme est inscrit dans l'ADN de l'intelligentsia française. Que l'Amérique pervertisse le monde, cela va sans dire et fait consensus, de l'extrême droite à l'extrême gauche.

Mais si, à l'extrême gauche, l'Amérique est raciste, violente, esclavagiste et impérialiste, selon Millet elle est responsable de l'effémination, du métissage, de la virtualisation de l'expérience, et du déclin de l'esprit européen. Il y a une dizaine d'années, Philippe Roger (L'Ennemi américain, Le Seuil, 2002) avait montré à quel point les écrivains et intellectuels français depuis le XVIIIe siècle projettent leur angoisse identitaire sur l'Amérique. En 1930, Georges Duhamel imputait à celle-ci, par un tour de force défiant toute logique, à la fois le racisme et le métissage. Injuste avec les Noirs, bien plus raciste que la France, l'Amérique annonçait pour Duhamel l'avenir effrayant de l'Europe, voire du monde, à savoir, le délétère mélange des races...

Ne pouvant échapper depuis quelques mois aux débats électoraux, j'atteste que Millet a tort de voir en Amérique la prima causa de ce qu'il déplore pour la France et les « vieilles nations chrétiennes ». Millet se dit ostracisé comme Blanc, chrétien et hétérosexuel. Or, parmi les principaux enjeux de la prochaine élection présidentielle, sont le mariage homosexuel et l'avortement. Imagine-t-on ces questions, qui ressortissent au théologico-politique, au centre d'une élection française ?

Rappelons que le président des Etats-Unis prête serment sur la Bible plus souvent qu'à son tour, faisant des Etats-Unis un pays où la séparation de droit entre l'Eglise et l'Etat est une coquetterie que les Pères fondateurs pouvaient se permettre, confiants qu'ils étaient dans l'influence et la pérennité du christianisme dans la vie publique. Deux tiers des juges à la Cour suprême sont catholiques, chrétiens non seulement par l'accident de la naissance et du baptême, mais chrétiens de coeur et de conviction.

La tradition chrétienne de l'Amérique est si sûre d'elle-même qu'on n'y a pas à « craindre » de processus d'islamisation de la société, pour autant que c'est dans le vide spirituel et religieux, dans l'abîme ouvert par la mort de Dieu que s'engouffre l'islamisme en Europe. Quant à l'effémination, hormis le type dit du « métrosexuel », répandu dans les grandes villes d'Occident, l'Américain, jaloux de ses armes à feu, est loin d'être dévirilisé. Pour avoir lu Richard Millet, je crois savoir qu'il ne dédaigne pas les fines gâchettes.

Enfin, Richard Millet se plaint à juste titre du chantage au pénal et du bâillonnement de la liberté d'expression en France. J'invite donc le premier éditeur français à avoir promu un Goncourt américain (Jonathan Littell) à s'expatrier aux Etats-Unis où la liberté de la presse n'est pas un vain mot et où les « mal-pensants » ne s'exposent qu'à la censure de l'opinion.

2012/09/10

Face au "rythme soutenu des assassinats" à Marseille


'ARMÉE pour garantir la sécurité dans les quartiers ?
demandent Laurent Borredon dans Le Monde (qui inclut aussi un article de Sylvia Zappi) tandis que les Français critiquent la violence chez ces fous des armes à feu aux États-Unis.
Bien sûr, ils ont été un peu piqués au vif, les flics marseillais, par la proposition de la sénatrice PS, Samia Ghali, le 30 août dans La Provence. Mais la déclaration les a placés face à leur bilan. Alors ils sont montés au créneau, avec en tête le premier d'entre eux, le préfet délégué à la sécurité, Alain Gardère, qui est allé jusqu'à assurer, le 31 août, sur RTL, que Marseille est « plutôt une ville paisible ». Depuis janvier, 14 personnes ont trouvé la mort dans des règlements de comptes par armes à feu liés au trafic de stupéfiants. Sans compter ces corps calcinés découverts dans les villes qui jouxtent les quartiers nord, ou cet homme qui est mort, le 12 février, de huit coups de couteau, dans la cité de Frais-Vallons. Il était sorti de prison le jour même.

« On essaie de faire face, on n'est pas démotivé », assure un responsable de la PJ locale. Mais, avec le rythme soutenu des assassinats, une affaire chasse l'autre. Le début de l'année est représentatif : du 12 février au 28 mai, pas moins de onze morts dans des règlements de comptes en seize semaines, rien qu'à Marseille. Le problème d'affichage réside dans le décalage - inévitable en police judiciaire - entre les faits et leur résolution. « Ce ne sont pas des trucs qu'on peut régler en un claquement de doigts, il faut faire un gros travail de terrain. La police technique et scientifique nous aide, mais les délais sont longs. Tout ça est incompréhensible pour le grand public », explique un haut responsable parisien, passé par Marseille, comme beaucoup. « Tout est compliqué par la loi du silence », ajoute un responsable marseillais …
« Poser le bon diagnostic »
Car si les règlements de comptes ont toujours existé à Marseille (dans les années 1980 ou 1990, le chiffre évoluait déjà entre 15 et 20 par an), la ville connaît une recrudescence, depuis 2008, à rebours de la situation nationale. En 2011, près d'un tiers des meurtres entre truands en France ont eu lieu dans les Bouches-du-Rhône. Et 2012 s'annonce comme une année record.

2012/09/04

100 médailles d'or aux JO ?

Et voilà que de nouveau — dans une parade d'adulation de l'Europe contre le "nationalisme ferment" qui semble revenir tous les quatre ans —, d'aucuns nous sortent les statistique bidons de l'explosion de médailles que pourrait gagner et que pourrait avoir gagné l'Europe aux Jeux Olympiques si seulement elle était unie :

100 médailles d'or aux JO !

Peut-on comparer les Etats-Unis (310 millions d'habitants) avec la France (65 millions) ? Si le tableau d'honneur mettait en équivalence les populations, l'Europe serait la grande gagnante des JO de Londres : de la Grande-Bretagne (29) à la Lettonie (1), quelque vingt pays ont rapporté à l'Europe un total de 100 médailles d'or ! Deux fois plus que les Etats-Unis (46), presque trois fois la Chine (38), quatre fois la Russie (24) ! Est-on enfermé dans un nationalisme ferment de divisions que les JO entretiendraient indéfiniment ? Question subsidiaire : l'Europe existe-t-elle ?


Pierre Chalier,
Toulouse

Pourquoi des statistiques bidon ?!

Élémentaire, mon cher Watson!

Tous les quatre ans, donc, il y a quelqu'un qui nous sort le vieux refrain que si seulement l'Europe était unie, elle rapporterait une montagne de médailles.

Mais il faut savoir choisir : Si vous voulez avoir une équipe (trans)nationale européenne, il va de soi que la logique demande de mettre fin à la trentaine d'équipes des nations membres de l'UE. Passant outre le fait que le spectateur de Marseille ne va pas nécessairement trouvertrès passionnant de voir un athlète danois et que le spectateur de Copenhague ne va pas trouver d'un intérêt extrême de voir un athlète polonais, on ne peut demander à avoir le beur et l'argent du beur.

Si l'Europe était unie, les Européens ne pourraient mettre la vingtaine d'équipes en compétition mentionnés par Pierre Chalier puisque, logiquement, ils n'y aurait pas lieu pour une équipe (trans)nationale d'entrer en compétition entre eux.

Pour faire la comparaison, il faudrait alors laisser aux Américains le droit de mettre 50 fois plus d'athlètes en compétition, un par État de la Fédération américaine, et qu'en fin des jeux, on additionne toutes ces médailles pour un total au nom des seuls États-Unis !

Ils ne s'en rendent pas compte, mais ce que demandent les champions de l'Europe (il n'y a rien de mal en soi, évidemment, à être champion de l'Europe), c'est le beurre et l'argent du beurre ; ou, en termes moins diplomatiques, de la triche…

2012/09/03

Tandis que les Français critiquent la violence aux USA, on appelle à l'armée française à intervenir à Marseille

"Aujourd'hui, face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n'y a que l'armée qui puisse intervenir. Pour désarmer les dealers d'abord. Et puis pour bloquer l'accès des quartiers aux clients, comme en temps de guerre, avec des barrages. Même si cela doit durer un an ou deux, il faut tenir", affirme Samia Ghali dans La Provence.

Tandis que les Français critiquent la société hyper-violente des USA, Laurent Borredon avec David Revault d'Allonnes nous apprend que
la sénatrice PS Samia Ghali a appelé à ce que l'armée intervienne dans les quartiers nord [ de Marseille], dans un entretien à La Provence. La veille, un nouveau règlement de compte, le dix-neuvième depuis janvier, avait fait une victime – la quatorzième sur la même période.
L'armée, il n'en est pas question, se sont hâtés de rappeler le ministre de l'intérieur, le premier ministre, et même le président de la République, depuis Madrid : "L'armée n'a pas sa place pour contrôler les quartiers de notre République." Mais le gouvernement, lancé en cette rentrée dans une grande offensive de reconquête d'une opinion qui doute de l'activité de l'exécutif, ne veut pas être pris en flagrant délit de passivité sur ce dossier. Jean-Marc Ayrault a convoqué un comité interministériel, jeudi 6 septembre. Il réunira les ministres de l'intérieur, de la justice, de l'éducation, de la ville, de la réforme de l'Etat, du redressement productif et de l'économie et des finances.

"C'EST TOUTE LA CHAÎNE QU'IL FAUT RENOUVELER"

Branle-bas de combat ?

… les règlements de comptes, eux, n'ont jamais cessé, notamment dans les cités des quartiers nord. "Il n'a rien changé", estime un policier marseillais.
A COURT DE SOLUTIONS

A Marseille, les policiers semblent à court de solutions. "Ça ne sert plus à rien d'envoyer un car de CRS pour arrêter des dealers. Quand dix d'entre eux sont arrêtés, dix autres reprennent le flambeau. C'est comme combattre une fourmilière", explique Mme Ghali, maire des 15e et 16e arrondissements, dans son entretien à La Provence। Fin 2010, l'opération Brennus – une série de descentes policières dans les cités, décrétée après la mort par balles d'un adolescent de 16 ans – avait ainsi échoué.

"Quand on parle de Marseille, on pense, comme ailleurs en France, violences urbaines et règlements de compte de cités. Alors qu'il s'agit déjà de banditisme, de jeunes qui obéissent aux lois du milieu. C'est un problème de police judiciaire et de réponse pénale", juge pour sa part Bruno Beschizza, secrétaire national de l'UMP.

2012/09/02

L'ONU: Plantu imite la critique de tous ces conservateurs US honnis

Sans s'en rendre compte, Plantu se fait écho de la critique des conservateurs américains honnis à propos des Nations Unies…

2012/08/30

Un lecteur caricature les USA en évoquant "les Etats-Uniens" ? Le Monde publie 3 de ses courriers en l'espace de 14 jours

Il y a une dizaine de jours, Le Monde Watch mettait en évidence un lecteur qui, du fait de sa suffisance envers les États-Unis, était publié deux fois en l'espace de… trois jours !

Deux semaines plus tard, Le Monde publie un courrier de plus d'André Fromon ! Qui, lui aussi, utilise — on s'en doute — l'expression les Etats-Uniens (ou l'un de ses dérivés).

Par ailleurs, il s'avère qu'André Fromon a été publié six fois depuis le début de l'été (et neuf fois depuis l'année dernière) !

Par contraste, quand j'avais demandé à l'International Herald Tribune (un journal américain, oui, mais publié à Paris) quelle était leur politique de publication en matière de courriers de lecteurs, ils ont répondu qu'ils essayaient d'éviter de publier des lettres de la même personne plus d'une fois tous les trois mois…

Mais bon : André Fromon (qui a traité Jean-Luc Mélenchon de Courageux, téméraire et élégant) est hostile aux Anglo-Saxons et fait état de citoyens étatsuniens, donc c'est normal de lui accorder tant de place…

Article paru dans l'édition du 29.08.१२
Est-il bon, est-il mauvais ?



eux citoyens étatsuniens homonymes viennent de disparaître. Neil Armstrong a fait le job et n'a jamais tenté de tirer profit de son immense notoriété. Lance Armstrong, tricheur désormais patenté, vient de reconnaître ses tromperies (en ne faisant pas appel) tout en les niant avec l'arrogance hautaine des menteurs de ce genre. Un point commun entre les deux personnes ? Le nombre de gens qui ont regardé - en 1969 pour le premier, pendant trop d'années pour le second - le vrai exploit de Neil et les ersatz frelatés de succès de Lance. Seul restera le vrai : l'alunissage.

Quant aux fausses victoires, jetées comme des seringues usagées, elles n'ont du coup guère d'importance et n'en auraient plus du tout si le bon peuple boycottait des compétitions dépourvues désormais de vainqueurs (qui connaît les deuxièmes, promus premiers plus ou moins douteux ?). Mais les spectateurs s'en moquent : the show must go on.

Saluons la mémoire du grand monsieur astronaute.

André Fromon, Strasbourg

2012/08/27

Vendetta et le Bazooka du Monde ? Entre Messier et le quotidien de référence, "une atmosphère de guerre"

Au printemps 2002, " Le Monde " relate presque jour après jour les déboires de Vivendi. L'empire Messier vacille, les langues se délient. La journaliste Martine Orange enquête jusqu'à la chute du PDG, fin juin

Raphaëlle Bacqué relate une affaire du journal Le Monde, dans laquelle le quotidien aurait sorti son bazooka, voire aurait participé à une vendetta, et dans l'article de laquelle on parle notamment d' "un homme du sérail des affaires, Alain Minc [;] Une sorte de prototype le plus abouti de cette élite française qui navigue entre le monde politique, celui des affaires et les médias."
… un article signé du rédacteur en chef chargé de l'économie, Laurent Mauduit, et de Martine Orange, l'une des enquêtrices les plus en vue des pages "Entreprises" … détaille la crise qui secoue le deuxième groupe de communication mondial et les " conciliabules " contre celui que les Guignols de l'info - sur la chaîne de Lescure ! - ont surnommé " J6M " pour " Jean-Marie Messier Moi-Même Maître du Monde ".

" Je venais d'acheter le journal au kiosque de l'avenue de Friedland, à trois pas du siège de Vivendi, sans avoir eu le temps d'y jeter un oeil ", sourit aujourd'hui Pierre Lescure. Mais Jean-Marie Messier a vite fait le rapprochement : le président de Canal+ siège au conseil de surveillance du Monde, c'est un ami de Jean-Marie Colombani et d'Edwy Plenel, qui dirigent, depuis 1994, le journal du soir. " C'est toi qui es à l'origine de ces papiers ! "

L'ancien journaliste n'a pas eu besoin d'être la source privilégiée du Monde. Depuis plusieurs semaines, banquiers, associations de petits actionnaires, membres du conseil d'administration relatent de plus en plus ouvertement au quotidien les difficultés financières que traverse la multinationale. L'ébranlement de l'empire Messier fait vaciller tout un milieu qui mêle les grands noms de l'économie mondiale et les réseaux traditionnels du capitalisme français.
… Le 15 mai, un gros titre fait à nouveau bondir Jean-Marie Messier : "Veillée d'armes autour de Vivendi Universal". Martine Orange explique qu'"en dessous de 30 euros l'action, le groupe est entré dans une zone dangereuse. Sa capitalisation boursière est inférieure à ses capitaux propres et les actionnaires ont perdu beaucoup d'argent". Elle affirme aussi que, "d'après plusieurs sources, le groupe a même affronté, à la fin 2001, une grave crise de trésorerie, frôlant la cessation de paiement". C'en est trop. Le patron de Vivendi dépose aussitôt une plainte en diffamation et réclame 1 million d'euros, une procédure que ses successeurs abandonneront. Même au sein du service économique du journal, la journaliste a bien noté que ses mots en avaient effrayé certains. Mais elle dispose de trop de sources pour renoncer. "Il n'y avait pas de complot, dit-elle aujourd'hui. Il suffisait de lire les comptes et les rapports confidentiels que peu à peu certaines bonnes âmes ont commencé à envoyer."
… Jean-Marie Messier n'a pas vu combien sa surexposition – on ne dit pas encore "bling-bling" – heurte une partie de ses pairs. En 2000, sa photo dans Paris Match, allongé avec une de ses chaussettes trouée, sous le titre "Le nouveau nabab" avait fait sourire. Mais maintenant que Vivendi est pris dans la tourmente, ses multiples interviews inquiètent. "Il y a une décote Messier", ont tranché les analystes financiers.

Avec Le Monde, les relations sont complexes. Depuis ses années à Polytechnique et à l'ENA, ces viviers de la nomenklatura française, il a toujours entendu seriner cette phrase tout d'un bloc : "Le-Monde-est-le-journal-de-référence..." En 1998, cependant, "J2M" a renoncé à vendre au Monde l'hebdomadaire L'Express. "Le Monde n'avait pas les moyens de l'acheter", tranche aujourd'hui Eric Licoys, ancien directeur général de Vivendi. Messier, lui, racontera plus tard dans Mon vrai journal (Balland, 2002), que Jean-Marie Colombani, furieux, lui aurait lancé au téléphone : "Vous verrez ce que cela coûte d'avoir Le Monde contre soi pendant vingt ans"... ce dont l'ancien directeur du journal n'a gardé "aucun souvenir".

Le patron de Vivendi s'est mis à croire à une "vendetta" du quotidien contre lui. Il en veut pour preuve cette "une" du 13 octobre 2000. "Bruxelles bloque la fusion Vivendi-Seagram" avait annoncé sans précaution Le Monde avant de devoir reconnaître son erreur trois jours plus tard et d'annoncer l'information contraire. Entre-temps, le cours avait dévissé de 7 % à la Bourse de New York... Depuis, "J2M" est certain que le journal alimente un bûcher pour l'y faire brûler. "Dix "unes" en deux ans !", dénoncera-t-il.

Il refuse de voir, cependant, les alertes de son état-major. Le 13 décembre 2001, le directeur financier du groupe, Guillaume Hannezo, avait envoyé un mail paniqué à son PDG : "J'ai l'impression déplaisante d'être dans une voiture dont le conducteur accélère à chaque virage et d'être assis à la place du mort (...). Tout ce que je demande est que cela ne se termine pas dans la honte." La peur d'être emporté dans un scandale saisit les cadres.

Martine Orange a trouvé une informatrice au sein même de la direction financière du groupe. Elle est allée la voir avec Edwy Plenel, l'auteur de ces "unes" au canon qui scandalisent Jean-Marie Messier. La jeune femme leur montre, documents à l'appui, "la créativité comptable" de Vivendi. Bientôt, la traîtresse est repérée et licenciée. Il règne entre l'entreprise et le journal une atmosphère de guerre.

… Alain Minc [une sorte de prototype le plus abouti de cette élite française qui navigue entre le monde politique, celui des affaires et les médias] a donc écouté les fureurs de Jean-Marie Messier, son ancien élève à l'ENA. "Les grands patrons ont des peaux de jeunes filles, trop protégés qu'ils sont par leurs services de communication, juge-t-il aujourd'hui. Ils n'avaient pas l'habitude que le bazooka du Monde se dirige vers eux."

… Le 30 juin, Jean-Marie Messier, après avoir bataillé tout le week-end pour sauver son poste, est acculé à la démission.

"Il en a gardé une rancœur contre Le Monde", reconnaît aujourd'hui une de ses anciennes collaboratrices. Un an plus tard, Pierre Péan et Philippe Cohen, qui préparent leur livre à charge La Face cachée du Monde (Fayard, 2003), trouveront en lui un témoin disert contre le quotidien.

Le 2 juin 2010, Martine Orange s'est assise sur les bancs de la presse, au Palais de justice de Paris, où Jean-Marie Messier comparaissait pour répondre aux accusations de malversations financières, à la suite de la plainte des petits actionnaires de Vivendi. De sorte que, comme il l'a dit plus tard à ses proches, lorsqu'il est entré en chambre des criées, "c'est elle, mon cauchemar, que j'ai aperçue en premier".

2012/08/25

Le Jour où Mitterrand suspendit son abonnement au journal Le Monde

Mi-septembre 1994, François Mitterrand décide de réduire de 110 à 20 les abonnements au " Monde " de la présidence de la République. En cause : plusieurs articles consacrés à ses activités à Vichy, et aussi une enquête sur son cancer

Dans Le Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin nous relatent le jour où François Mitterrand suspendit son abonnement au quotidien de référence…
Le quotidien du soir n'a pas encore révélé que le cancer du chef de l'Etat a été détecté juste après sa première élection, fin 1981 : Franck Nouchi le fera dans les colonnes du journal au lendemain de la mort du président socialiste, le 8 janvier 1996, avant que le docteur Gubler ne confirme ce mensonge d'Etat. Qu'importe : pour François Mitterrand, "l'article de ces deux Diafoirus est insupportable" ! Ses fidèles collaborateurs sont tout aussi scandalisés. Le secrétaire général de l'Elysée, Hubert Védrine, dénonce des "hyènes à l'affût". Son adjointe, Anne Lauvergeon, sans doute la plus proche alors du président, se demande tout haut si on ne veut pas le pousser à la démission. En ces temps de cohabitation, bon nombre de socialistes croient voir dans cette "campagne" un coup de Matignon. "Chaque fois que le premier ministre me serre la main, j'ai l'impression qu'il me prend le pouls", soupire Mitterrand en évoquant Edouard Balladur, qui ne cache plus son ambition présidentielle.

"Je ne vois pas pourquoi nous continuons à lire ce torchon !", a cinglé le président devant Michel Charasse. "Supprimez-moi donc les abonnements à ce journal de collabos !" Collabos ? L'injure est choisie à dessein. Elle vise le passé du fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry – qui participa jusqu'en 1941 à l'école des cadres d'Uriage, créée par le régime de Vichy, avant de rejoindre la Résistance – et répond, outrancière, aux articles que le quotidien consacre depuis quelques jours au passé "vichyste" du chef de l'Etat. Les premières années de guerre du président, voilà en effet "le" sujet qui hante cette rentrée politique, depuis la publication chez Fayard de l'ouvrage-événement de Pierre Péan, Une jeunesse française.

Ce livre, c'est peu dire, pourtant, que le président l'a souhaité. "Ecrit avec son plein accord, il en attendait avec gourmandise les retombées dans la presse", se souvient Laure Adler, qui le côtoie alors à l'Elysée. "Ce sera bon pour moi", dit-il, et Péan le croit aussi. Curieusement, tous deux sous-estiment le choc que va causer le voile levé sur les dernières zones grises de son itinéraire. Mitterrand fut un "vichysso-résistant", autant dire un ennemi de l'Allemagne, croyant jusqu'en 1943 que Pétain jouait double jeu. Une subtilité qui échappe aux jeunes générations, bien plus manichéennes. Péan n'a pas vu l'impact désastreux de la photo choisie par Fayard pour la couverutre de son livre : le jeune Mitterrand serrant la main du maréchal Pétain.

Le 2 septembre, le nouveau rédacteur en chef du quotidien, Edwy Plenel, a salué en "une" la longue enquête menée par Pierre Péan. Mais en insistant sur "le tardif aveu public" d'un Mitterrand naguère "activement engagé, non pas à l'extrême droite, mais à droite de la droite, une droite nationaliste qu'incarna le pétainisme...", son article a donné le la à l'ensemble de la presse. Figures de la gauche, intellectuels, historiens, Le Monde ouvre grand ses colonnes. Le 14 septembre 1994, une spécialiste de l'Occupation, Claire Andrieu, se penche sur les écrits de François Mitterrand en 1942 et 1943. Verdict sans nuances : "Le futur président se situait parmi les pétainistes durs."

Ministre de l'information sous la IVe République, François Mitterrand s'est fait une règle de ne jamais attaquer la presse. C'est un homme de l'écrit, qui dévore les journaux un stylo à la main, en corrigeant parfois rageusement la copie.

… Avec Le Monde, les relations sont bien plus tumultueuses. "Le Monde suggère ceci ? Eh bien je vais faire le contraire, pour être sûr de ne pas me tromper !", lâche-t-il les jours d'agacement. Aux patrons successifs du quotidien du soir, il a donné des surnoms : "papatte de mouche" pour l'un, "voyou mondain" pour un plus ancien... L'ancien directeur du quotidien Jacques Fauvet a pourtant appelé sans ambages à voter pour le candidat de l'union de la gauche, en 1981. Et si le service économique du journal a condamné les nationalisations, la direction a accompagné les premiers pas du nouveau président d'un soutien presque sans faille... qui lui a valu de perdre de nombreux lecteurs et l'a obligé à un sérieux recentrage.

Mais l'arrivée à la tête du journal du tandem Colombani-Plenel, en mars 1994, au plus fort de la vague des "affaires", a consacré le divorce. "Colombani, c'est la rocardie !", croit depuis toujours Mitterrand. En 1979, lors du congrès de Metz que le jeune Jean-Marie Colombani couvrait pour Le Monde, le leader de la gauche l'avait pris à part pour contester ligne à ligne son papier. Depuis, l'un est devenu président, l'autre, le patron d'un influent contre-pouvoir.

Avec Edwy Plenel, c'est pire : il le déteste. "Vous êtes toujours amie avec le moustachu ?", demande-t-il, réprobateur, à Laure Adler. Dès 1985, les révélations de cet investigateur sur l'affaire du Rainbow-Warrior, bateau de Greenpeace coulé par la DGSE au prix de la mort d'un photographe, l'ont "révulsé". "C'est peut-être une vengeance d'ancien gauchiste...", glisse parfois le chef de l'Etat, mauvais joueur, dans une allusion au passé trotskiste de son ennemi. Ou, devant ses biographes : "Je ne lui ai jamais rien fait, pourtant ?" Sans évidemment préciser que le journaliste a été placé sur écoutes par la cellule antiterroriste de l'Elysée, entre 1983 et 1986.

"C'est le parti de la rue Falguière !", cingle Mitterrand. Ses collaborateurs sont plus remontés encore. "Nous avions le sentiment que le but de Plenel était d'abattre Mitterrand avant que son cancer ne l'ait emporté", reconnaît aujourd'hui Hubert Védrine. Chaque jour ou presque, le petit cercle s'entretient un peu plus dans sa paranoïa, enfermés qu'ils sont "dans un bunker ", selon l'un d'eux. L'idée d'un boycott du Monde chemine aussi parmi eux, à mots couverts. Oh ! Rien n'est dit officiellement. Mais en mai, un an après le suicide de Pierre Bérégovoy et ce fameux discours où il traitait les journalistes de "chiens", le chef de l'Etat s'était déjà interrogé devant son porte-parole, Jean Musitelli : "Mes collaborateurs parlent beaucoup trop à la presse, et notamment au Monde ! D'ailleurs, pourquoi gardons-nous une centaine d'abonnements à un journal qui me traîne dans la boue ?" Le 9 septembre, la colère présidentielle est trop vive, pour que, cette fois, on ne devance pas ces suggestions officieuses.

"Supprimons nos abonnements au kiosque du coin !", lance Michel Charasse. L'Elysée n'en conservera finalement que 20 sur 110. Seul le président, son cabinet, le service de presse et quelques conseillers triés sur le volet auront désormais droit à "leur" Monde.

2012/08/24

"A l'Est, les SS20 protègent les goulags ; A l'Ouest, les pacifistes protègent les SS20" : Quand Gorbatchev divisait "Le Monde"

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en 1985, la rédaction du quotidien du soir est déjà traversée par des dissensions quant à l'attitude à adopter envers l'URSS. Les réformes que " Gorby " mène aggraveront ces clivages. Il y aura les " enthousiastes ", et les " sceptiques ". Et les meilleurs amis finiront par se déchirer

Raphaëlle Bacqué nous relate l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, à un moment où "l'intelligentsia française [y compris bon nombre de journalistes au Le Monde] veut bien dénoncer les excès du goulag, mais pas remettre en cause la logique intime du communisme."
"Les Russes s'enhardissaient bien plus qu'auparavant à parler aux Occidentaux, se souvient Sylvie Kauffmann, en poste à Moscou depuis 1986 pour l'Agence France-Presse, avant de rejoindre Le Monde, mais le KGB restait très actif et surveillait les journalistes étrangers. Pneus crevés, coupures intempestives de téléphone, contrôles policiers des Soviétiques qui osaient nous recevoir, l'appareil de sécurité freinait clairement la libéralisation."

Lorsque, un matin d'hiver 1986, le dissident Andreï Sakharov a pu, par la grâce gorbatchévienne, quitter son exil intérieur de Gorki pour arriver à la gare de Moscou, la journaliste a bien vu, guettant de loin le physicien père de la bombe atomique soviétique, ces agents tellement reconnaissables avec leurs vestes et leurs bonnets de laine brodés d'un "ski" écrit en cyrillique.

Elle a bien vu aussi la correspondante de l'agence britannique Reuters débarquer en retard et en fulminant : "bloody bastards !", après avoir retrouvé sa voiture cernée d'un mur de glace érigé dans la nuit, bien dans la manière du KGB, afin qu'elle rate l'événement. Si perestroïka il y a, elle déclenche manifestement une telle bataille, en haut lieu, que personne ne peut en prévoir l'issue.

A Paris, au siège du Monde, rue des Italiens, dans le 9e arrondissement de Paris, le scepticisme est tout autant de mise. Du moins au coeur de ce service Etranger, qui forme, au sein du quotidien, un Etat dans l'Etat. Sur la porte, un esprit facétieux a collé un petit écriteau "No sex, please, we are busy"... Lorsque, chaque jour, à midi, après le bouclage, on sort bouteilles de whisky et de vodka - la presse est encore un univers où l'on boit sec, à cette époque -, même la rédaction en chef n'a pas la hardiesse de s'inviter.

Il y a là, parmi des reporters et des spécialistes du monde entier, un petit groupe de journalistes de haut vol, russophones, russophiles, kremlinologues accomplis et foncièrement "antisov", comme on dit depuis les années 1970. En rentrant de Moscou, en 1977, Jacques Amalric a pris la direction de ce service et, reconnaît-il, en a "fait une enclave". Lui-même est une personnalité hors du commun.

Originaire du Sud - il a gardé une pointe d'accent de son Montauban natal -, roublard, brillant, bougon, charmeur, rude, sentimental et d'une absence totale de diplomatie, il affiche son anticommunisme dans un journal qui, à l'instar d'une partie de la gauche intellectuelle française, garde encore une révérence pour "le parti des fusillés".

Dans son bureau, à côté de l'immense planisphère accroché au mur et d'une bibliothèque dont la dernière étagère croule, comme une provocation, sous des rangées de bouteilles d'alcool vides, il a scotché une large banderole : "A l'Est, les SS20 protègent les goulags. A l'Ouest, les pacifistes protègent les SS20."

Ses quatre années passées à Moscou, dans l'immobilisme glacé de l'ère brejnévienne, l'ont suffisamment convaincu de la déliquescence du système. … Mais l'ironie qu'il rencontre à Paris l'exaspère : "A chaque fois que je rentrais, Jacques Fauvet [directeur du Monde de 1969 à 1981] m'accueillait en me demandant : "Alors, vous avez pris votre carte au RPR ?""

Depuis l'après-guerre, le communisme est un sujet d'ardente discussion au Monde. Une cause de conflits. De divisions profondes. "Hubert Beuve-Méry était un homme doté d'une culture de droite dirigeant une rédaction de gauche", note Laurent Greilsamer, ancien directeur adjoint du quotidien et biographe du fondateur du journal. Il s'était attaché à tenir à équidistance les Etats-Unis et l'URSS, inscrivant Le Monde dans un neutralisme au coeur de la guerre froide."

Ses successeurs à la tête du quotidien penchent en revanche plus franchement à gauche. Jacques Fauvet surtout. Ancien prisonnier de guerre, il n'a pas oublié la libération de son camp par l'Armée rouge et soutient franchement l'Union de la gauche, cette alliance du PS et du PC qui va porter Mitterrand au pouvoir. Le journal traîne encore aujourd'hui, comme un boulet honteux, la façon dont il a célébré l'arrivée des Khmers rouges, à Phnom Penh, en 1975.

Mais, comme dans toute une partie de l'intelligentsia française de l'époque, affirmer son ardeur anticommuniste, c'est être de droite.

On veut bien dénoncer les excès du goulag, mais pas remettre en cause la logique intime du communisme. Ce que Jean-François Revel, philosophe, écrivain et époux de Claude Sarraute, l'une des plumes les plus joyeuses du Monde de l'époque, résumera ainsi, dans L'Express, en 1974 : "La psychologie de guerre froide (...) comporte l'assimilation de toute description réaliste de l'URSS à l'antisoviétisme de principe ; puis de l'antisoviétisme à un anticommunisme de préjugé ; enfin, de l'anticommunisme à une hostilité de contagion visant toute la gauche. De la sorte, ou l'on accepte en bloc et en détail les exigences communistes, ou l'on est réactionnaire."

Quant aux nouveaux philosophes, ces intellectuels en rupture de ban avec le maoïsme, ils restent trop médiatiques, aux yeux du quotidien vespéral. "L'antiaméricanisme, le souvenir de la guerre, et la culture de gauche, ont besoin des communistes", a compris Amalric.

En 1980, dans une de ces élections internes aussi absconses que suicidaires, Le Monde s'est déchiré entre les partisans du chef du service Etranger et ceux de Claude Julien, patron du Monde diplomatique. Fin dialecticien, Julien est un catholique tiers-mondiste, plus antiaméricain que prosoviétique, mais opposé aux "droitiers" menés par Amalric. Ce dernier a perdu, mais Julien a dû démissionner au bout d'un an. Depuis, André Laurens puis André Fontaine ont mis fin à la complaisance envers l'URSS. Mais le royaume d'Amalric est resté intact.

… Le communisme est tombé à l'Est, mais la perestroïka n'a pas eu les effets escomptés en URSS, et Gorbatchev a fini par battre des records d'impopularité. "En fait, relève Daniel Vernet, ni les incrédules ni les enthousiastes n'ont eu raison, les réformes ne se sont pas passées ainsi." Ces hommes sont bien trop entiers, cependant, pour qu'un désaccord ne prenne pas la forme d'une rupture.

En 1990, Bernard Guetta, tout auréolé par son succès et sa reconnaissance médiatique, s'est mis en tête de se présenter à la direction du Monde, face à Jean-Marie Colombani et Daniel Vernet. C'en est trop pour Jacques Amalric qui soutient Vernet. "Tu es devenu fou !", cingle-t-il devant son ancien ami. Battu lors de l'élection interne par les "Vernetistes", comme on dit alors dans ce journal dont les courants n'ont rien à envier à ceux du Parti socialiste.

Guetta quitte Le Monde en 1990. Jacques Amalric, lassé des querelles internes, s'en va à son tour, en 1993, pour Libération. Vingt-deux ans ont passé. Guetta a toujours le sentiment d'avoir eu raison "contre le journal". "Eltsine est arrivé. Puis Poutine, un ancien du KGB", répond comme en écho Amalric. Le chaos et la dictature. Où est la démocratie ?" Chaque matin - on ne perd pas comme ça l'habitude de se lever aux aurores -, le second écoute le premier sur France Inter. Ils ne se sont jamais reparlé.

2012/08/23

Le Monde et la bataille de la pyramide

Lorsqu'en janvier 1984 est dévoilé le projet du Grand Louvre, André Fermigier, brillant et redouté chroniqueur artistique du " Monde ", engage la " bataille de la pyramide ". Il quitte le journal avant de la perdre et, au fond, d'en mourir.
Voilà le sous-titre du second article de Ariane Chemin sur les décisions controversées du journal Le Monde.
Ce 25 janvier [1984], à la conf de 8 heures, "Baby" annonce de sa voix chic et flûtée "un Fermigier" retentissant : "La maison des morts". L'architecte Ieoh Ming Pei "traite la cour du Louvre en annexe de Disneyland ou en résurgence du défunt Luna Park. (...) On accédera au Louvre par des trémies, autant dire par voie souterraine. C'est (...) une manière particulièrement heureuse de suggérer que le Louvre ne peut être que la maison des morts". La bataille de la pyramide est lancée.

Lorsqu'en septembre 1981 François Mitterrand avait affirmé vouloir faire du Louvre le plus grand musée du monde, en lui offrant toutes les ailes du palais, nul ne s'était indigné. Alors que le Centre Pompidou reçoit huit millions de visiteurs chaque année, moins de trois millions seulement visitent ce labyrinthe de 1 700 mètres de long auquel il manque tout - notamment un hall d'accueil. La porte Denon ne suffit plus, perdue entre trois pauvres marronniers et un vilain parking, que l'on aperçoit sur la pellicule de Raymond Depardon, dans Une partie de campagne, lorsque Valéry Giscard d'Estaing attend, en 1974, les résultats de la présidentielle sur le balcon de l'aile Richelieu.

C'est là, à l'époque, que siégeait en effet le ministère des finances. Autant de salles qui pourraient accueillir des Poussin et autres Bourdon méconnus, des réserves et des ateliers de restauration, s'indigne François Mitterrand. Pensez, 790 sculptures restent enfouies dans les caves, insiste le président socialiste. Ses interlocuteurs, fascinés par sa connaissance du dossier, ignorent qu'il vit depuis de longues années avec une spécialiste de la sculpture de la seconde moitié du XIXe siècle, Anne Pingeot. Du Louvre, où elle travaille depuis 1972, la conservatrice connaît chaque cimaise, chaque stuc, chaque bronze. Qui sait, sinon eux, que François Mitterrand a choisi ce 25 janvier où les Français découvrent le secret de la pyramide pour reconnaître secrètement par acte notarié sa fille de 9 ans, Mazarine, Marie, chez ses amis Badinter. Ce nouveau Louvre que François Mitterrand veut laisser à l'Histoire, c'est aussi son cadeau à la femme qu'il aime.

Quoique lui aussi fervent dix-neuviémiste, Fermigier ignore ce détail si romantique. Il se fait l'écho de bien d'autres griefs. Les architectes français ont d'abord peu apprécié le choix du sino-américain Ieoh Ming Pei, qui a pourtant construit l'aile moderne de la National Gallery, au centre de Washington. Ils ont peu aimé que ce Pei devienne le seul architecte des grands projets mitterrandiens choisi sans concours. "Coup de force", s'indigne André Fermigier. L'affaire prend un tour politique. Acquis au pouvoir socialiste, Le Matin de Paris regrette que l'affaire mobilise "les plumes les plus réactionnaires et leur arsenal de perfidie, de mensonge et d'à-peu-près". Et si le maire de Paris, Jacques Chirac, malin, finit par donner son accord, c'est aussi parce que toute une mouvance gaullo-giscardienne s'engage "pour la défense du Grand Louvre" autour de l'ancien ministre de la culture Michel Guy, chef de file des opposants.

Le chroniqueur du Monde y compte beaucoup d'amis. Mais sa colère dépasse calculs politiques et chamailleries partisanes. "Ses emportements étaient la face sombre de ses enthousiasmes", rappelle Yvonne Baby. Il avait adoré "la franchise" et "la brutalité" du Centre Pompidou - "un chef-d'oeuvre". Mais ce tétraèdre, dans la perspective de l'Arc de triomphe et du Carrousel, impossible ! "Il faisait tourner le destin de la France autour d'elle", se souvient son complice Pierre Nora. Au Monde, la croisade menée par Fermigier commence à inquiéter. N'est-il pas temps de faire entendre d'autres voix ?

… Le 4 mars 1988, la pyramide est inaugurée par François Mitterrand. Ce soir-là, entre chien et loup, Yvonne Baby était venue se promener sur l'esplanade. Son fils tournait à vélo autour de cette pyramide couleur d'eau et de temps, "une pyramide d'humeur changeante, l'humeur de Paris", disait Pei joliment. Comme plus tard les Français et les touristes du monde entier, la journaliste trouve le spectacle magnifique. "Je me souviens que je n'avais pas osé le dire à André", murmure-t-elle, André que le journal "enterre" dans ses pages nécrologiques quelques semaines après cette cérémonie, juste après la réélection de François Mitterrand.

2012/08/22

Publier un négationniste des chambres à gaz dans Le Monde ? "Dans l'après-Mai 68, l'ouverture d'esprit et l'humanisme étaient nos guides"

"En quatre ans, il a écrit 29 fois au Monde au sujet des chambres à gaz", recensera en 1980 l'historienne Nadine Fresco dans un article fondateur des Temps modernes, "Les redresseurs de morts".
Dans Le Monde, Ariane Chemin nous relate la décision du quotidien de référence, en 1978, de publier un papier du négationniste Robert Faurisson (à l'époque inconnu) sur la supposée non-existence des chambres à gaz nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale. La décision était due à… "l'humanisme" ambiant. Ah, l'humanisme, toujours lui, toujours l'ouverture d'esprit, toujours la tolérance, toujours ces "bons vieux amis"…
"Au journal, le grand débat, c'était la liberté d'expression, se souvient aujourd'hui Bruno Frappat. Dans l'après-Mai 68, l'ouverture d'esprit et l'humanisme étaient nos guides." Et notamment, à la rédaction en chef, celui de Jean Planchais. L'homme au noeud papillon est un catholique de gauche, vibrionnant et cultivé, entré au Monde juste après la guerre, quand les titres de Résistance - il était sergent-chef et FFI (Forces françaises de l'intérieur) - valaient tous les diplômes de journalisme. Alors que le vent libertaire de Mai 68 souffle encore, gonflant les ventes jusqu'à 800 000 exemplaires, Planchais veille sur la liberté d'expression de profs d'université débarrassés de la chape de plomb gaulliste.
… Et c'est ainsi que, de guerre lasse, le 29 décembre 1978, Jean Planchais fait publier dans Le Monde, rubrique Société, la fameuse tribune de Faurisson : "Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d'Auschwitz". C'est la version améliorée, si l'on peut dire, de la lettre jaunie envoyée en vain, un an plus tôt, rue des Italiens et à d'autres titres parisiens : "Il m'arrive de rédiger 30 à 40 moutures du même article", précise le graphomane. On y retrouve la même phrase, ou presque : l'"inexistence" des chambres à gaz est une "bonne nouvelle pour la pauvre humanité".

Son fatras pseudo-scientifique est coiffé de quelques lignes de la rédaction, aussi résignées que maladroites : "M. Robert Faurisson a, dans une certaine mesure, réussi. Nul n'ignore plus, à l'en croire, qu'il n'y a jamais eu de chambres à gaz dans les camps de concentration. (...) Aussi aberrante que puisse paraître [cette] thèse, elle a jeté quelque trouble, dans les jeunes générations notamment, peu disposées à accepter sans inventaire les idées acquises. Pour plusieurs de nos lecteurs, il était indispensable de juger sur pièces."

Etrange prophétie auto-réalisatrice. Drôle de justification d'un journal qui semble déplorer le surgissement médiatique d'un homme qu'il met lui-même, ce jour-là, sous les feux de la rampe. Publié presque par effraction, entre Noël et le Nouvel An, le jour où la mort du président algérien Boumediène occupe l'actualité, le texte ne provoque pas de polémique immédiate ni de scandale apparent.

Pour démonter les thèses du falsificateur, Le Monde ouvre ses colonnes à deux des rares spécialistes de la Shoah en France : Olga Wormser-Migot et Georges Wellers, aujourd'hui décédés. Hélas ! Face aux sophismes d'un dialecticien retors, le texte de la première semble bien dense, et la démonstration du second un peu hâtive. Et que penser de cette manière de donner la parole, le même jour et dans la même page, à l'un et aux autres ?

On peut comprendre qu'ouvrant leur journal, en cet hiver 1978, plusieurs lecteurs s'étranglent. Et notamment quelques grandes consciences, comme Pierre Vidal-Naquet. Si l'impact immédiat du texte publié est faible, l'historien devine que sa portée symbolique sera considérable. "Imagine-t-on un astrophysicien qui dialoguerait avec un "chercheur" qui affirmerait que La lune est faite de fromage de Roquefort ? ", écrira-t-il en 1987 dans Les Assassins de la mémoire (La Découverte). " Du jour où Robert Faurisson (...) a pu s'exprimer dans Le Monde, quitte à s'y voir immédiatement réfuté, la question cessait d'être marginale pour devenir centrale ", ajoutera-t-il.

Le négationnisme entre dans un nouvel âge. Comble de maladresse, le surtitre donné par le journal à cet étrange feuilleton : "Le débat sur les "chambres à gaz"". Même les guillemets semblent empruntés à la phraséologie révisionniste et ne sont pas à la bonne place.

… Dans les nombreux livres consacrés au Monde, cette bourde monumentale n'a pas laissé de traces : enfouie, refoulée. Comme si ces résistants valeureux, ces hommes de la gauche chrétienne, trop honnêtes et parfois maladroits, ne s'en remettaient pas de s'être fait piéger par ce lecteur monomaniaque.

On notera par ailleurs une coquille de date :
A Vichy, en ce mois d'août 2012, il prévient qu'il n'hésitera pas à user du droit de réponse. Le 16 décembre 1978, dans un de ses courriers publié par le quotidien, le professeur demande une nouvelle fois

Résolument opposés — par Xavier Gorce