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2008/10/07

Giscard faisait confiance à Brejnev et ne pensait pas que l'URSS fût animée d'une volonté d'expansion

Un article de Condoleezza Rice prône L'unité transatlantique face à Moscou. En se basant sur les précédents articles du Monde sur l'invasion de la Géorgie, pourtant, on peut deviner que dans leurs commentaires et réactions, les lecteurs du quotidien ont dû déverser un torrent d'invectives et de bile sur Washington et les Américains, tout en montrant une capacité étonnante de vouloir excuser les Russes (ces malheureux), en voulant "comprendre" leurs raisons et sympathiser avec leurs excuses.

En effet, Dominique David répond à Yuriy Kochubey (ambassadeur d'Ukraine) avec moult sympathie pour les Russes, tout en fustigeant ou déplorant "l'aventurisme géorgien", "la myopie néo-américaine", les "hautaines leçons américaines", et les "provocations américaines tous azimuts". En d'autres mots, tout — tout dans cette conte de fées — est la faute des méchants Yankees.
C'est surtout aux Etats-Unis que se sont développées ces stratégies aventuristes, programmant et organisant la faiblesse russe. … Les Etats-Unis ne comprennent pas grand-chose à la Russie ; leur politique vis-à-vis de Moscou est à la fois incohérente et pousse-au-crime.
On comprendra que les Européens, eux — ces êtres éminemment lucides et nuancés — les comprennent parfaitement, les Russes. Et ça ne date pas d'hier. Les Mémoires de Jean François-Poncet viennent à point lorsqu'il, alors le ministre des affaires étrangères, évoque la politique soviétique du chef de l'Etat après l'invasion de l'Afghanistan. Valéry Giscard d'Estaing,
explique-t-il, croyait à la vertu des relations personnelles entre hauts dirigeants. Il faisait confiance à Brejnev et ne pensait pas que l'URSS fût animée d'une volonté d'expansion. Le 19 mai 1980, en ayant mis seulement quelques personnes dans la confidence - même l'ambassadeur de France à Moscou est tenu à l'écart -, il va à Varsovie rencontrer Brejnev, qui lui fait miroiter un retrait des forces soviétiques d'Afghanistan. Giscard relaiera la bonne, et fausse, nouvelle auprès de ses pairs occidentaux.

Jean François-Poncet l'admet : "En allant à Varsovie, nous donnions le sentiment de diviser l'Occident, donc de l'affaiblir, alors que le moment me paraissait venu d'afficher son unité et sa détermination." Au plan intérieur, Giscard livra des munitions à son adversaire socialiste : "Il est probable (que la rencontre de Varsovie) desservit le président", écrit-il avec le sens de la litote.

Quant à l'ambassadeur d'Ukraine, Yuriy Kochubey, il fustige cette tendance, au sein de la population française — celle des citoyens communs comme celle des élites et des faiseurs d'opinion — de prendre les déclarations (les légendes?) — par la plus grande des coïncidences, auto-congratulatoires — des "propagandistes moscovites" pour pain bénit.
…on ne saurait être d'accord avec [Michaël Prazan] sur le concept d' « intégrité territoriale » concernant l'Ukraine dont les frontières ont constamment fluctué. Mais quel Etat en Europe, y compris la France, peut se prévaloir de frontières « non fluctuantes » ? Il mentionne les « annexions soviétiques » entérinées à Yalta, concernant les frontières avec la Roumanie et la Pologne. Si l'auteur voulait être objectif, il aurait rappelé que tous ces territoires sont des terres peuplées par les Ukrainiens, bien qu'ayant, avec l'accord de l'Entente, été soumis à une occupation étrangère.

Passons à la Crimée qui, selon M. Prazan, vivrait tout entière dans la « nostalgie de l'URSS » et dont les habitants « dans leur immense majorité » considéreraient avec mépris la capitale ukrainienne, Kiev, et souhaiteraient que la Russie annexe la presqu'île. Il aurait fallu ici mentionner que la majorité de la population de la Crimée a voté pour l'indépendance de l'Ukraine en 1991. Mais l'auteur considère que sa tâche est « d'avertir » que la Crimée, si l'Ukraine est intégrée à l'UE, sera « au mieux le noeud inextricable d'une prochaine guerre froide, au pire le théâtre d'un conflit larvé avec lequel auront à se débattre les Européens ».

L'auteur passe à la Galicie qui « est quant à elle nostalgique de son alliance à l'occupant nazi ». Pour justifier ce propos, il … mentionne … la division SS Halytchyna, une formation composée de jeunes Ukrainiens qui voulaient se battre contre les bolcheviks et a, par la suite, été écrasée par l'armée soviétique. L'existence de la division SS Charlemagne en France ou l'Armée russe de libération du général Vlassov du côté nazi ne donne pas le droit de dire que les Français et les Russes ne partagent pas les valeurs européennes.

Enfin M. Prazan accuse pratiquement tous les Ukrainiens de crimes contre la population juive, comme si c'était les Ukrainiens qui avaient élaboré le plan de « la solution finale de la question juive ». … Mais à quelles données scientifiques et à quelles statistiques M. Prazan se réfère-t-il ? Il n'en cite aucune.

S'il fallait en croire M. Prazan, les lieux de mémoire de la tragédie du peuple juif n'ont été honorés que par les Soviétiques et par les organisations juives. Il accuse l'Ukraine également de falsification de l'histoire. Ce sujet figure également de manière obligatoire au menu quotidien des propagandistes moscovites, donc l'auteur l'a ajouté à son « plat ».

Le public européen, les lecteurs réfléchis et critiques, verront que cette tribune est une manipulation qui ne se base sur rien.