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2004/05/27

Le paradoxe de la politique envers
l'Oncle Sam et le reste du monde

Sur la une, Le Monde nous présente le "paradoxe du 6 juin". Au journal de citer Laurent Fabius à l'université de Chicago (où il dirige un séminaire de doctorat consacré aux politiques européennes) : Venant en France pour le 60ème anniversaire du débarquement en Normandie, George W Bush "sera bien reçu en tant que president [représentant] les hommes courageux qui sont morts pour la liberté, mais il sera considéré comme l'exact opposé des valeurs qui font que nous aimons l'Amérique." Et à l'ambassadeur d'Allemagne à Washington de se dire "très content" de ce qu'il venait d'entendre.

Ah, on reconnaît les légendaires modestie et subtilité européennes, n'est-ce pas? Qu'on ne parle surtout pas d'arrogance dans un cas impliquant des Européens fustigeant ainsi un président et, à travers lui, tout un peuple (puisque Dobeuliou reste haut dans les sondages, la remarque touche, directement ou indirectement, tous ceux qui, en Amérique, le soutiennent).

Mais qu'importe! Tournons la page — littéralement. Sur le verso, nous découvrons une page entière consacrée à la crise en Côte d'Ivoire.

Rien qu'avec les titres, ça promet.

La France et l'ONU impuissantes face à la crise en Côte d'Ivoire

L'enquête sur la disparition du journaliste Guy-André Kieffer se resserre autour de la présidence ivoirienne

Les socialistes français prennent timidement leurs distances avec le "camarade" Gbagbo

On apprend dans le premier article que «la répression d'une marche de l'opposition ivoirienne, le 25 mars, [était] "une opération soigneusement planifiée" par "les plus hautes autorités de l'Etat", ayant fait au moins 120 morts, [et] le Conseil de sécurité n'a pris aucune sanction, ni même identifié un responsable.»

…un diplomate estimait que "le manque de professionnalisme" de l'enquête sur les tueries de la fin mars avait facilité la tâche à Abidjan. Il relevait, notamment, que tout risque insurrectionnel lié à la "marche" de l'opposition y avait été nié et que l'existence de "charniers" était évoquée, alors que les enquêteurs de l'ONU affirmaient n'avoir "pas eu le temps" de les localiser. …

Ni la France ni l'ONU ne semblent plus avoir prise sur la réalité ivoirienne. Paris ne cesse pourtant de renforcer sa présence militaire avec 4 700 soldats contre 6 240 casques bleus pour l'ONU.

Tiens donc! L'ONU est impuissante?! Ah bon? Cette organisation n'était-elle pas celle qui, avec un minimum de bonne volonté, devait arriver à résoudre durablement les problèmes en Irak? Un pays et une région où il y a plus de contentieux qu'en Afrique de l'Est?

Tiens donc! Le rapport de l'ONU est trompeur et ses rédacteurs ont manqué de professionalisme? N'était-elle pas l'organisation envers qui l'Oncle Sam a montré de l'arrogance puisqu'il ne voulait pas mettre une confiance absolue dans les inspecteurs des armements qui devaient rendre compte de la fiabilité de Saddam Hussein?

Tiens donc! Ni l'ONU ni la France "ne semblent plus avoir prise sur la réalité ivoirienne". N'étaient-elles pas celles qui devaient avoir prise sur la réalité irakienne de Saddam Hussein (bien plus que les Américains), surtout avec sa meilleure connaissance [celle de la France] du monde musulman et de l'Afrique? Et l'Europe ne devait-elle pas être cette force modératrice qui aiderait à résoudre pacifiquement les crises qui ne manqueront pas d'éclater?

Si on voulait utiliser la même logique, les mêmes arguments, et les mêmes expressions que les militants anti-Bush, force est presque de déduire que ceux qui ont prôné l'intervention de l'organisation ainsi que la sagesse légendaire de la France sont des sacrés menteurs.

Mais attendez, ce n'est pas tout. Dans la longue liste des non-dits du Monde, notons cette phrase : "la déclaration solennelle du Conseil de sécurité, adoptée, mardi soir, à New York. Largement inspirée par la délégation française, longue de trois pages, elle exprime le "plein appui au premier ministre Seydou Diarra, chef du gouvernement de réconciliation nationale"." Notons que Washington la scélérate, l'administration Bush l'orgueilleux, George W Bush le cowboy des croisades, a soutenu et les Nations-Unies et la France.

Mais cela ne rentre pas dans le combat éternel contre l'Amérique avec son orgueil de superpuissance, et donc on n'en fait pas état. Cela ne rentre pas dans les plaintes interminables à propos de l'intransigeance de Washington et la pensée unilatérale qui prévaut à Washington, et donc on n'en fait pas état. Cela ne rentre pas dans le snobisme envers l'ignorance de l'Amérique, fruit d'un mélange de dédain et de messianisme, et donc on n'en fait pas état. Cela ne rentre pas dans les moqueries de ses inexactitudes et ses incohérences, et donc on n'en fait pas état. Cela ne rentre pas dans le jugement de Bush comme l'exact opposé des valeurs qui font que nous aimons l'Amérique, et donc on n'en fait aucunement état.

Bon, au moins il faut admettre que le leadership à Abidjan montre une volonté de dialogue et de coopération, non? Qu'on se garde surtout d'invoquer la rhétorique de l'"Etat voyou" et les hyperboles diabolisantes à propos de la Côte d'Ivoire.

Voyons le second article à présent. Vous vous souvenez à quel point les Français a tiré sur Bush et Rumsfeld à bout pourtant? Responsabilité, culpabilité, désistements, licenciements, et inculpations (impeachment) à tout va. Et cela, pour des sévices et à des traitements dégradants, n'est-ce pas?

En plus des morts innombrables en Côte d'Ivoire (dont les 120 tués au moins du 25 mars), le magistrat français cite huit personnes à comparaître dans la capitale française pour le rapt suivi de disparition du journaliste franco-canadien (les deux responsables de la sécurité rapprochée du couple présidentiel, le conseiller à la présidence ivoirienne pour la défense et de la sécurité, un directeur de cabinet ministériel, un banquier très lié au régime, le pasteur qui se présente comme le "guide spirituel" du chef de l'Etat ivoirien, ainsi que deux militaires qui auraient exécuté le crime).

Stephen Smith écrit : «un officiel à Paris a reconnu, mardi, qu'il n'y avait "plus de doute sur la mort de Guy-André Kieffer", ni "sur l'implication du régime dans sa disparition".»

Bien! De quel endroit nous parviennent les dénonciations d'Abidjan? Où sont les cris pour apporter les têtes des responsables sur un plateau? Il n'y en a pas, n'est-ce pas? Les voix sont silencieuses. Personne pour écrire : L'escalade de la violence et des horreurs … nous plonge dans la stupéfaction et l'indignation. Comment peut-on en arriver là au XXIe siècle alors que la mondialisation nous appelle à la compréhension et à la tolérance, bases d'un monde pacifique et prospère ?

Ah! Tiens, non. Les voix ne sont pas si silencieuses que ça. Il s'avère qu'on a gardé le meilleur pour la fin. Des paroles nous parviennent de la même direction que de celui qui, à Chicago, nous a fait nous pâmer avec sa lucidité, sa franchise, sa fermeté, son refus du compromis… Voici ce que nous apprend l'article d'Isabelle Mandraud.

"On ne souhaite pas ouvrir de débat. Gbagbo a des amis inconditionnels au [bureau national]. Nous avons pris, François [Hollande] et moi, nos responsabilités", déclare sans détour [Pierre] Moscovici. "Gbagbo appartient à notre famille, poursuit-il, il a permis de mettre fin à un système très condamnable aussi, mais cette sympathie ne doit pas se transformer en faiblesse." Ce communiqué "de rupture", selon l'expression de M. Moscovici, adopté quasi en catimini, contraste avec les débats qui sont la règle au PS. …

"Ça ne peut pas nous laisser indifférents, soupire de son côté Christian Paul, ancien ministre à la francophonie, qui faisait partie, lui aussi, de la mission d'information du PS. Mais il y a des faits de natures très diverses en Côte d'Ivoire, des risques de dérive forts et des responsabilités difficiles à établir." On insiste. "Je n'ai pas vocation à être juge individuel", élude-t-il. …

Le trouble s'est installé. Mais c'est avec d'infinies précautions, en mettant toujours en avant le rôle des rebelles dans les violences commises en Côte d'Ivoire, que les socialistes français prennent leurs distances avec le "camarade" Gbagbo, dans une atmosphère encore alourdie par la disparition non élucidée du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer.  L'exercice a toutefois ses limites. Pas un ne songe à réclamer l'expulsion du président ivoirien de l'Internationale socialiste.

À propos d'exercise, voici un autre, qui ne manquera pas de vous amuser. Imaginons qu'une erreur d'ordinateur se soit produit au quotidien de référence, et que tous les termes relatant à la Côte d'Ivoire aient été remplacés par des mots relatant à l'Oncle Sam. Vous allez voir, c'est assez surréaliste :
Les Français prennent timidement leurs distances avec le président Bush

"On ne souhaite pas ouvrir de débat. Bush a des amis inconditionnels ici. Nous avons pris nos responsabilités", déclare sans détour un des leaders. "Bush appartient à notre famille, poursuit-il, il a permis de mettre fin à un système très condamnable aussi, mais cette sympathie ne doit pas se transformer en faiblesse."

"Ça ne peut pas nous laisser indifférents, soupire de son côté un ancien ministre . Mais il y a des faits de natures très diverses en Irak, des risques de dérive forts et des responsabilités difficiles à établir." On insiste. "Je n'ai pas vocation à être juge individuel", élude-t-il.

Le trouble s'est installé. Mais c'est avec d'infinies précautions, en mettant toujours en avant le rôle des rebelles dans les violences commises en Irak, que les Français prennent leurs distances avec le président Bush.  L'exercice a toutefois ses limites. Pas un ne songe à mettre le président américain (ou ses ministres) au ban de la société internationale.

Surréaliste, n'est-ce pas, M. Fabius? Et un sacré paradoxe…

2004/05/25

Les infos que Le Monde ne présente pas…

(…ou sur lesquelles il ne verse décidément pas beaucoup d'encre…)

Vous le savez, n'est-ce pas, que Le Monde est toujours prêt à présenter l'information de manière impartiale et responsable…

Vous le savez, n'est-ce pas, que Le Monde est toujours prêt à fustiger les armées et les fantassins pour leurs manquements (et d'insister que les leaders de ceux-ci paient pour les manquements de leurs hommes, que ce soit par destitution, en étant virés, ou aux urnes)…

Mais vous savez aussi que les Nations Unies sont, sinon la réponse à tous les problèmes du monde, la meilleure façon de procéder à leur élimination. Et tout ce qui pourrait contredire ceci doit être tu, sinon minimisé…

Cela doit être pour cela qu'on n'a pas vu plus d'infos dans Le Monde sur cette malheureuse affaire

(Merci à MiF)

Le Monde, porte-parole du Quai d'Orsay

En parlant de Le Monde, qu'on ne s'étonne pas que John Vinocur de l'International Herald Tribune évoque les relations étroites du journal avec le ministère des affaires étrangères français. Si besoin était de confirmer la chose, le quotidien de référence l'a fait avec une "analyse" consacrée à la décision de Michel Barnier de ne pas envoyer de soldats français en Irak, "ni maintenant ni plus tard".

En premier lieu, le titre — La rupture Chirac-Bush sur l'Irak — est trompeur ; il suggère que la rupture d'un Jacques Chirac éminemment lucide et patient était tout récente alors qu'elle date d'il y a un an et demi et qu'elle dure depuis autant de temps (ce qui pourrait suggérer pour d'aucuns qu'elle est tant soit peu exagérée (voire hystérique?)).

Quant à l'article lui-même, le vocabulaire employé encense et loue la France du début à la fin et ne fustige pas seulement l'Amérique, mais tous les autres acteurs internationaux, y compris l'ONU, les Irakiens, et Berlin ('à la différence de l'Allemagne, [la France] affirmait qu'elle "assumerait ses responsabilités"'). Le message est on ne peut plus clair. La France est responsable, raisonnable, et humaniste, et le seul pays à avoir une politique responsable, raisonnable, et humaniste sur l'Irak. Quelques exemples:

  • "Jamais les dirigeants français n'avaient été aussi catégoriques" (Quand Washington est catégorique, les Français appellent cela "être intransigeant")
  • "La France, pour sa part, estime le moment venu de dire clairement…" (seul Paris parle d'une voix franche et ouverte)
  • "Paris décide aujourd'hui d'en tirer explicitement les conséquences" (seuls les Français savent raisonner de façon lucide)
  • "Le double jeu de Washington avec l'ONU" (self-explanatory)
  • "Bref, l'administration américaine voudrait des soutiens, des relèves, mais n'entend pas lâcher les rênes. Elle appelle l'ONU à la rescousse tout en maintenant le flou sur le rôle qu'elle est prête à lui concéder" (cet exemple de "double jeu" est immédiatement suivi par une citation affirmant que l'attentat à son quartier général à Bagdad en août 2003 prouve que "L'ONU a largement payé pour cette ambiguïté" — en d'autres mots, tout est, sinon la faute des Yankees, la faute à l'incapacité des autres acteurs internationaux de voir la fourberie desdits Yankees)
Et quand des questions peuvent se poindre quant à la justesse (et à la justice) de la politique française, hier ou aujourd'hui, Claire Tréan les pose dans son "analyse" dans le seul but d'avoir un officiel français y apporter une réponse qui montre que la politique française est non seulement ô combien cohérente, elle est la seule qui soit la bonne.

En fait, on compte en tout et pour tout pas moins de 19 citations dans l'"analyse", qui vont d'une partie de phrase ou même un seul mot à des paragraphes entiers. Pas une seule qui soit de la bouche d'un Américain. Pas une seule qui ne soit pas de la bouche d'un officiel français. Pas une seule.

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