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2005/07/01

Le dernier livre de Yves Roucaute

Peut-on ignorer la pensée qui anime la politique de la première puissance mondiale ? Et qui peut être mieux placé qu'un néo-conservateur pour expliquer ce qu'est le néo-conservatisme ? Yves Roucaute ne dissimule pas son propre itinéraire. Comment avoir été à la direction de l'UNEF, président de l'Institut Gramsci, et devenir néo-conservateur ? Le philosophe raconte sa recherche des valeurs perdues, l'histoire de la montée d'un doute qui le rongeait lors des soirées avec Louis Althusser, l'ami de la famille, Félix Guattari, le copain des combats marginaux, au cours des discussions informelles avec Jean-François Lyotard ou Michel Foucault, des rencontres plus cérémoniales avec Gilles Deleuze ou Jacques Derrida... Ce livre est celui des valeurs retrouvées contre le relativisme de la gauche intellectuelle et de la droite archaïque. Le néo-conservatisme est né en proclamant " plus jamais Auschwitz " : il a détruit l'URSS du goulag et ne détermine pas sans raisons la politique des États-Unis face au nouveau défi barbare et aux tyrans. Contre le relativisme, donc, et au nom de l'humanité de l'homme, le néo-conservatisme exige le respect des droits naturels inaliénables. Contre le laxisme, il affirme une philosophie des devoirs respecter les anciens, défendre la grande culture, obéir au droit, punir avec sévérité, instruire des mœurs policées. Ni Dieu État, ni Dieu Marché, ni maternage, ni irresponsabilité, mais " dynamique de la liberté ", sur les chemins ouverts par John Locke et les Pères fondateurs des États-Unis. L'auteur place le néo-conservatisme sous le principe espérance : une philosophie de la recherche du bonheur, appelée " singularisme ", qui exige la construction des " Cités de la compassion ", pour répondre à la souffrance et vivre dans le respect du " Vieil Homme " ; qui exige aussi une nouvelle conception de la prudence et de la guerre juste, dont la finalité est la liberté et le traité de paix universelle.

l'Europe ne croit pas au mal : elle ne connaît que des malentendus à résoudre par la compréhension, la concertation

L'histoire ne se divise pas entre nations pécheresses et nations innocentes, mais entre démocraties qui reconnaissent leurs forfaits et dictatures qui les dissimulent en se drapant dans les oripeaux du martyr
nous explique Pascal Bruckner.
Depuis un demi-siècle … l'Europe est irréconciliée, habitée par les tourments du repentir. Ruminant ses crimes passés, l'esclavage, le colonialisme, le fascisme, le communisme, elle ne voit dans sa longue histoire qu'une continuité de tueries et de pillages. Spontanément elle donne raison à ses ennemis dans le jugement qu'elle porte sur elle-même. On l'a constaté le 11 mars 2004 à Madrid : au terrible attentat qui l'a frappée, l'Espagne a immédiatement réagi par un mea culpa collectif et le retrait des troupes d'Irak, oubliant que la plupart des terroristes visaient moins la présence espagnole à Bagdad que la reconquête de l'Andalousie musulmane perdue depuis le XVe siècle.

N'en doutons pas : le même raisonnement prévaudrait si demain des poseurs de bombes détruisaient la tour Eiffel ou Notre-Dame. Les bonnes âmes de droite et de gauche nous intimeraient immédiatement de nous flageller : on nous frappe, donc nous sommes coupables alors que nos agresseurs sont en réalité des misérables qui protestent contre notre richesse insolente, notre mode de vie. L'Europe se constitue à l'intérieur du doute qui la nie et porte sur soi le regard d'un accusateur intransigeant.

… "Fichez-nous la paix", demandaient les manifestants contre la guerre en Irak en 2003. On ne saurait mieux dire.

La démocratie européenne évoque cette convalescence que des peuples jadis turbulents s'imposent après avoir perdu le goût des batailles. Elle devient ce qui reste quand tous les autres rêves ont été abandonnés : un espace d'une grande diversité où il fait bon vivre dans le voisinage de chefs-d'oeuvre culturels. Admirable projet certes, puisqu'il fait l'économie de la violence. Mais ce calme serait parfait dans un temps de grande sérénité, dans un globe enfin gagné à "la paix perpétuelle" (Kant). Or le contraste est saisissant entre l'idylle que se racontent les Européens le droit, le dialogue, le respect, la tolérance et la tragédie que vit le monde alentour : la Russie plus agressive que jamais, l'Iran devenu puissance nucléaire, le Moyen-Orient déchiré, l'Afrique instable.

Mais l'Europe ne croit pas au mal : elle ne connaît que des malentendus à résoudre par la compréhension, la concertation. Elle n'aime pas plus l'Histoire : celle-ci est un terrain miné dont elle est sortie à grand-peine en 1945 et en 1989. Elle laisse à d'autres le soin d'en prendre charge, quitte à les critiquer violemment pour leur archaïsme. Les Européens croient avoir tout dit en érigeant le "plus jamais la guerre" en dogme intangible. …

La défiance qui pèse sur nos réussites les plus éclatantes risque toujours de dégénérer en haine de soi, en défaitisme facile. …

L'Europe de l'Ouest préfère globalement la culpabilité à la responsabilité : la contrition ne coûte rien et nous laisse les mains blanches. Prendre en charge le poids du monde aux côtés de nos alliés serait une autre paire de manches. Nous assumons en paroles tous les malheurs de la terre, du réchauffement climatique au tsunami : mais nous nous délectons de notre impuissance tranquille. Si demain Vladimir Poutine posait sa grosse patte sur les pays baltes, envahissait la Géorgie ou la Moldavie, l'Europe occidentale d'un seul souffle s'exclamerait : "Servez-vous." Comment sortir des pièges de la mauvaise conscience ? En rappelant que … Pas plus qu'il n'y a transmission héréditaire du statut de victime, il n'y a transmission du statut de bourreau : le devoir de mémoire n'implique pas la pureté ou la faute automatiques des descendants. Nous ne sommes pas coupables des atrocités commises par nos ancêtres mais de celles que nous laissons faire aujourd'hui par indifférence, passivité, complaisance aux tyrannies.

L'attention obsessionnelle aux abominations d'autrefois nous rend aveugles à celles du présent. Le crime de masse est la chose du monde la mieux partagée, même si la plupart des régimes se refusent à l'admettre. L'histoire ne se divise pas entre nations pécheresses et nations innocentes, mais entre démocraties qui reconnaissent leurs forfaits et dictatures qui les dissimulent en se drapant dans les oripeaux du martyr. …

… C'est à une véritable révolution mentale que nous devons consentir. Faute de quoi l'Europe se réduirait à un camp de vacances, à un sanatorium de luxe toujours prêt à abdiquer son indépendance pour un peu plus de calme et de confort avant le dépeçage final.