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2004/12/03

"Une idéologie prétendument libératrice et humaniste mais ne supportant ni les contradictions ni les réalité"

Les Français veulent savoir qui ils sont, où ils vont. Mais ni la droite ni la gauche, trop occupées d'elles-mêmes, ne peuvent répondre. … Aucune réforme sérieuse ne se fera sans une parole préalablement libérée.

Il suffit d'écouter ses voisins pour comprendre à quel point le discours politique, engoncé dans ses cols durs, est le plus souvent en décalage avec les préoccupations du peuple. Les récitations citoyennes, imposées par une idéologie prétendument libératrice et humaniste mais ne supportant ni les contradictions ni les réalités, ont rangé le parler vrai parmi les actes de dissidence. L'expression démocratique de la critique est considérée comme une transgression. Consternant constat

peut-on lire dans le Bloc-notes d'Ivan Rioufol, qui évoque aussi "l'insouciance", la "glaciation de la pensée", les "débats actuellement confisqués", "les imprécations des doctrinaires", "un unanimisme soviétique et maquilleur de faits", et "la même parole rationnée et labellisée qui est servie majoritairement par le monde de la politique et des médias". Et à Rioufol d'encourager une "oeuvre de réhabilitation de la raison et du bon sens". Il continue :
Tout problème doit être posé et chiffré avant d'être résolu. Or, concernant l'avenir de la France, nombre d'entre eux demeurent inabordables.
Parmi ceux-ci, il y a
l'angélique Union européenne. C'est elle qui est à la source de ces scandaleux rapprochements qui, au prétexte sympathique de faire se rencontrer des cultures, les incitent à se détester.

2004/12/02

Tocqueville sur «l'esprit français» et Marc Bloch sur «la paresse de savoir» "qui a tant desservi la France dans le passé"

Ezra Suleiman sur la crise entre Washington et l'Europe (ce qui est souligné en gras l'est par moi):
… L'Administration Bush a poussé très loin son mépris pour ses alliés traditionnels, et cette «politique» s'est révélée contreproductive. L'Amérique, qui a longtemps souhaité l'engagement concret de ses alliés, a fini par rejeter ceux dont elle avait besoin. Mais il me semble également qu'il serait peu honnête et aussi contreproductif pour les Européens de prétendre qu'ils n'y sont pour rien.

…La cause principale de cette situation est-elle l'aveuglement des Américains ? Ou les Européens y sont-ils pour quelque chose ? … l'Europe se trompe en se considérant comme un spectateur innocent voué à subir les décisions du géant.

Quand l'Europe a-t-elle pris la dernière fois l'initiative d'une action importante ? Pourquoi attend-elle toujours l'Amérique pour montrer le chemin ? Ce n'est peut-être pas l'image que l'Europe se fait d'elle-même. Mais il est toujours préférable d'essayer de comprendre comment on est perçu par l'autre. Qui, parmi les hommes politiques de droite ou de gauche en France, a posé le problème en ces termes ? Les médias français en deviennent monotones à force d'être aussi uniformes et répétitifs. Il semble que, dans ce pays, les opinions prévalent sur les analyses. C'est ce que Tocqueville désignait un peu emphatiquement comme «l'esprit français». Comprendre n'est pas pardonner, c'est éclairer et éviter une autosatisfaction injustifiée. Marc Bloch a parlé de «la paresse de savoir» qui a tant desservi la France dans le passé et qui s'est, depuis, malheureusement répandue à travers le continent européen.

… L'Europe, telle qu'elle est perçue par les États-Unis, est manifestement un allié mais un allié qui ne souhaite pas soutenir l'Amérique, ce qui est son droit, et qui, simultanément, se trouve incapable de donner un coup de main ou de prendre une initiative à l'extérieur de l'Europe. L'Europe, pour les États-Unis, est devenue quasi islantionniste.

… La manière dont [les Européens] s'opposent aux États-Unis a également changé. Il ne s'agit plus du désaccord d'un allié, mais – comme l'a montré l'attitude des Européens pendant la crise et la guerre irakienne – d'une opposition qui leur permet de se ranger parmi les ennemis de l'Amérique.

…[Le] milieu politique americain … a pu constater comment, même dans les Balkans (qui sont en Europe, tout de même !), les Européens ont eu besoin d'être poussés par les Américains. Et qu'ont-ils fait eux-mêmes pour empêcher le génocide au Rwanda ? Qu'ont-ils fait à Darfour ? Les Américains n'entendent les Européens s'exprimer avec une voix assourdissante et catégorique que lorsqu'il s'agit de s'opposer aux États-Unis et à Israël.

La focalisation des pays européens sur le conflit israélo-palestinien au détriment de tant d'autres malheurs dans le monde (le Darfour, la Tchétchénie, le Tibet, et bien d'autres) n'a pas été bien saisie. Tout le monde s'accorde sur l'importance d'un règlement du conflit israélo-palestinien. Mais l'Europe aurait pu intervenir dans d'autres contextes où son action aurait été complémentaire avec celle de son allié principal.

… Même au Moyen-Orient, l'Europe aurait pu contribuer d'une manière plus vigoureuse au processus de paix en prenant le relais des États-Unis pour faire appliquer la feuille de route. Les États-Unis se sont comportés d'une manière irresponsable dans cette affaire. Après avoir pris l'initiative, avec la Russie et les Européens, l'Amérique s'est désengagée et s'est «lavé les mains». Et les Européens ? Ils ont simplement continué à produire leurs discours théoriques, en négligeant l'urgence de combler leur manque de légitimité et en persistant à ignorer la réalité. Les Européens ne sont donc pas en mesure de contribuer au règlement au conflit israélo-palestinien. L'Amérique conclut donc encore une fois qu'ils ont une utilité très limitée et sont incapables de prendre une initiative.

Les Américains ne sont pas, contrairement à une vision très répandue en Europe, hostiles à l'Union européenne. Cette vision est flatteuse pour les Européens, car cela suggère une certaine symétrie entre les deux continents. En fait, la situation est pire. L'Amérique ne prête pas d'importance à l'Europe pour les motifs que nous venons d'exposer. D'ailleurs, l'Amérique incline à ne pas croire à la puissance européenne puisque son sens particulier du réalisme lui interdit de concevoir une puissance composée de vingt-cinq pays souverains qui serait capable d'agir d'une manière unifiée et efficace. …

2004/11/29

Le sommet de la francophonie vient à point nomme dans l'esprit de Jacques Chirac, pour trois raisons…

Yves Thréard sur l'Afrique ambiguë dans Le Figaro :
Le dixième sommet de la francophonie vient, sans doute, à point nommé dans l'esprit de Jacques Chirac. Pour au moins trois raisons. Montrer au président ivoirien, Laurent Gbagbo, qu'il a tort de s'entêter, seul contre tous. Prouver à ceux qui en doutent que l'Afrique a toujours besoin de la France. Rappeler à la communauté internationale que Paris est bien l'ultime rempart contre la pensée unique anglo-saxonne. De la langue de Molière, il sera finalement très peu question à Ouagadougou. On peut regretter ce détournement de fond.

La France était grande quand elle l'était pour le reste du monde, disait Malraux. Jacques Chirac semble vouloir redonner corps à ce rêve d'antan. Mais, plutôt qu'à de Gaulle, il fait aujourd'hui penser au chef de file d'une organisation de pays non alignés, sur le modèle américain s'entend. Jamais, ces derniers mois, il n'a manqué une occasion de faire entendre sa différence, et sa compassion pour les plus déshérités de la terre.

… Ce n'est pas avec la France que Kadhafi, sentant sur lui le vent du boulet, s'est empressé de se réconcilier. Mais d'abord avec les Etats-Unis et ses alliés européens, l'Angleterre et l'Italie. Pourtant Paris, contrairement à Washington, ne s'est pas opposé à l'élection de la Libye à la tête de la commission des droits de l'homme de l'ONU. …

(Merci à Vik)

Je ne comprends pas qu'il soit impossible de passer la moindre ligne dans Le Monde sur les marches de grande ampleur dans toutes les villes…

Il y a deux ans, un correspondant du Monde en Afrique remettait sa démission… (Tout ce qui y est souligné l'est par moi — si quelqu'un a une réponse du quotidien de référence, je m'engage à la publier ici…)
… par la présente, je vous informe de manière irrévocable que je ne voudrais plus écrire pour Le Monde. …

La première raison de cette décision est l’article paru … dans Le Monde, intitulé Laborieuses tractations pour une trêve Côte d’Ivoire, signé de Jean-Pierre [Tuquoi] et de moi. Je ne me reconnais dans aucune phrase de cet article. … C’est un pur scandale journalistique, et c’est une honte pour un si grand journal. Je comprends bien que l’article que j’ai envoyé ait pu être incomplet, ou tout simplement mauvais … mais il aurait pu être passé à la trappe, et remplacé par un article meilleur que son auteur aurait dû avoir le courage de signer. D’autant plus que cet article prenait des tournures éditorialisantes dont je n’approuve pas, personnellement, les arguments. …

J’en suis d’autant plus choqué qu’il y a quelques jours, j’avais demandé à Stephen Smith, qui avait rajouté un bout de phrase à un de mes articles — affirmant que le général Guéi a été assassiné à son domicile, ce qui est une des nombreuses thèses qui circulent sur ce décès — de ne plus ajouter de choses aussi importantes à mes papiers sans m’en avertir, eu égard au contexte particulièrement délicat dans lequel nous travaillons. La presse et les autorités ivoiriennes nous accusent en effet de prendre parti pour les “mutins”, et de dépeindre les loyalistes négativement. J’avais également fait un papier sur le rôle ambigu de l’armée française dans ce conflit, censuré sans que l’on ne m’oppose la moindre raison.

Par ailleurs, l’allure que prend la couverture de cet événement par le vénérable quotidien du soir me permet de moins en moins de le défendre mordicus face aux accusations ivoiriennes. Je ne comprends pas qu’il soit impossible de passer la moindre ligne sur le “sursaut patriotique” qu’on peut observer dans la moitié sud du pays, cosmopolite et abritant plus de 75 % de la population. Marches quotidiennes et de grande ampleur dans toutes les villes, drapeaux partout, ralliement de tendances politiques opposées, dons de plusieurs dizaines de millions d’euros pour soutenir “l’effort de guerre”. Rien de tout cela ne mérite visiblement d’être raconté. Et qu’on me permette de douter aux inévitables dénégations sur “l’opportunité” de tels articles dans un contexte d’actualité surchargée. J’ai pris le parti de ne pas y croire. Bref, je considérais comme un grand honneur d’écrire dans un des titres-phares de la planète, et je n’y renonce que les larmes aux yeux. Mais je préfère garder une idée haute du Monde, en échappant à d’éventuelles autres forfaitures dans le cadre d’un conflit qui se complexifie et qu’on tente visiblement de brouiller avec les armes journalistiques les moins conventionnelles.

Pour terminer, je m’épanche quelque peu. Je suis un Africain, d’origine camerounaise. Le Cameroun est un pays qui a connu une atroce guerre de libération avortée, sévèrement matée par la France, puis le régime qu’elle a porté à bout de bras. Durant toute cette période, le correspondant du Monde dans mon pays a accompagné et servi intellectuellement le crime, les procès tronqués d’opposants, les massacres de grande ampleur dans l’Ouest, la région dont je suis originaire. On dit que l’histoire a de la mémoire.

Je ne veux pas assister, quarante ans plus tard et dans un autre pays africain, à un nouveau désastre programmé, dont le scénario diabolique est connu de tous ceux qui réfléchissent depuis belle lurette, et qui se parent, comme d’habitude, des oripeaux de la défense des droits de l’Homme et tutti quanti. Je ne veux pas faire de reportages larmoyants et emplis de bonne conscience sur le futur Front révolutionnaire unifié (RUF) tendance ivoirienne — souvenons-nous des “freedom fighters” de ce mouvement rebelle sierra-leonais, déjà appuyé à l’époque par le Burkina Faso et le Liberia. Je n’ai que 25 ans, une carrière à protéger, mais j’ai également une naïveté et des convictions qui font que je ne peux plus longtemps continuer. …

"Dépeindre les loyalistes négativement"? Il est vrai que ces foules ont l'air dangereuses

(Merci à Vik)

De «J'accuse» à «J'abuse»

Antoine Audouard dans L'Express : De «J'accuse» à «J'abuse»
Notre critique du puritanisme anglo-saxon ne servirait qu'à élever le degré de cynisme que nous sommes prêts à tolérer dans l'espace public

Selon le rapport du chef des inspecteurs américains en Irak, Charles Duelfer, des milliards de dollars auraient été détournés, sur les instructions directes de Saddam Hussein, au bénéfice d'hommes politiques de différents pays, afin d'acheter leur lobbying en faveur de la levée des sanctions contre l'Irak. Les noms avancés au chapitre français — Charles Pasqua, Patrick Maugein, décrit comme «proche» de Jacques Chirac, un ancien ambassadeur de France à l'ONU, Pierre Joxe — suggèrent un scandale aux dimensions d'une affaire d'Etat.

Nous, Français, aurions plusieurs mauvaises raisons de nous pincer le nez et de fermer les yeux: ces informations visent comme par hasard la France, la Russie et certaines personnalités de l'ONU, et elles proviennent pour une part de «confidences» de l'ex-vice-Premier ministre irakien, Tareq Aziz, dont le passé n'est pas une garantie d'honnêteté intellectuelle. De plus, se faire l'écho de pareilles rumeurs serait s'attaquer aux fondements du consensus politique antiguerre et anti-Bush. Enfin, tout cela ressemble à ce que nous avons déjà lu, à propos d'Elf, des frégates de Taïwan, etc. Tenons-nous-en aux démentis et expédions le tout d'un soupir...

La seule vraie raison que nous aurions de rejeter ces accusations serait de prouver qu'elles sont fausses. La posture morale adoptée par la France rend nécessaire, impérieuse, la recherche de la vérité. Je viens de relire la déclaration de Dominique de Villepin devant le Conseil de sécurité des Nations unies à la veille de l'intervention américaine en Irak. J'y ai retrouvé l'émotion que j'avais alors ressentie — celle de voir exprimer des valeurs auxquelles je croyais et dont je pensais qu'elles formaient, en effet, la motivation profonde de la position française. Il est terrible d'avoir le soupçon que, derrière ces paroles si nobles, se dissimulaient des coalitions d'intérêts aussi peu reluisantes que celles, souvent dénoncées dans la presse française, de Halliburton avec le vice-président américain Dick Cheney. Nous venions pour Cyrano, et on nous aurait servi Ruy Blas: «Bon appétit, messieurs!»

Notre critique récurrente des excès du puritanisme anglo-saxon (de l'affaire Clinton-Lewinsky à l' «axe du mal») n'est-elle qu'un subterfuge pour élever le degré de cynisme que nous sommes prêts à tolérer dans l'espace public? Tout le monde, en France, pratique presque impunément un vieil adage familial: «Faites ce que je dis, pas ce que je fais.» Inutile de se prendre pour Emile Zola pour s'indigner que le pays de «J'accuse» soit devenu le pays de «J'abuse». Une bonne façon de démontrer que nous ne nous résignons pas serait une vigoureuse réaction collective — enquête parlementaire, information judiciaire, effort journalistique intense: il n'y a pas besoin d'être anglo-saxon pour savoir que la vérité existe.