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2004/11/29

Je ne comprends pas qu'il soit impossible de passer la moindre ligne dans Le Monde sur les marches de grande ampleur dans toutes les villes…

Il y a deux ans, un correspondant du Monde en Afrique remettait sa démission… (Tout ce qui y est souligné l'est par moi — si quelqu'un a une réponse du quotidien de référence, je m'engage à la publier ici…)
… par la présente, je vous informe de manière irrévocable que je ne voudrais plus écrire pour Le Monde. …

La première raison de cette décision est l’article paru … dans Le Monde, intitulé Laborieuses tractations pour une trêve Côte d’Ivoire, signé de Jean-Pierre [Tuquoi] et de moi. Je ne me reconnais dans aucune phrase de cet article. … C’est un pur scandale journalistique, et c’est une honte pour un si grand journal. Je comprends bien que l’article que j’ai envoyé ait pu être incomplet, ou tout simplement mauvais … mais il aurait pu être passé à la trappe, et remplacé par un article meilleur que son auteur aurait dû avoir le courage de signer. D’autant plus que cet article prenait des tournures éditorialisantes dont je n’approuve pas, personnellement, les arguments. …

J’en suis d’autant plus choqué qu’il y a quelques jours, j’avais demandé à Stephen Smith, qui avait rajouté un bout de phrase à un de mes articles — affirmant que le général Guéi a été assassiné à son domicile, ce qui est une des nombreuses thèses qui circulent sur ce décès — de ne plus ajouter de choses aussi importantes à mes papiers sans m’en avertir, eu égard au contexte particulièrement délicat dans lequel nous travaillons. La presse et les autorités ivoiriennes nous accusent en effet de prendre parti pour les “mutins”, et de dépeindre les loyalistes négativement. J’avais également fait un papier sur le rôle ambigu de l’armée française dans ce conflit, censuré sans que l’on ne m’oppose la moindre raison.

Par ailleurs, l’allure que prend la couverture de cet événement par le vénérable quotidien du soir me permet de moins en moins de le défendre mordicus face aux accusations ivoiriennes. Je ne comprends pas qu’il soit impossible de passer la moindre ligne sur le “sursaut patriotique” qu’on peut observer dans la moitié sud du pays, cosmopolite et abritant plus de 75 % de la population. Marches quotidiennes et de grande ampleur dans toutes les villes, drapeaux partout, ralliement de tendances politiques opposées, dons de plusieurs dizaines de millions d’euros pour soutenir “l’effort de guerre”. Rien de tout cela ne mérite visiblement d’être raconté. Et qu’on me permette de douter aux inévitables dénégations sur “l’opportunité” de tels articles dans un contexte d’actualité surchargée. J’ai pris le parti de ne pas y croire. Bref, je considérais comme un grand honneur d’écrire dans un des titres-phares de la planète, et je n’y renonce que les larmes aux yeux. Mais je préfère garder une idée haute du Monde, en échappant à d’éventuelles autres forfaitures dans le cadre d’un conflit qui se complexifie et qu’on tente visiblement de brouiller avec les armes journalistiques les moins conventionnelles.

Pour terminer, je m’épanche quelque peu. Je suis un Africain, d’origine camerounaise. Le Cameroun est un pays qui a connu une atroce guerre de libération avortée, sévèrement matée par la France, puis le régime qu’elle a porté à bout de bras. Durant toute cette période, le correspondant du Monde dans mon pays a accompagné et servi intellectuellement le crime, les procès tronqués d’opposants, les massacres de grande ampleur dans l’Ouest, la région dont je suis originaire. On dit que l’histoire a de la mémoire.

Je ne veux pas assister, quarante ans plus tard et dans un autre pays africain, à un nouveau désastre programmé, dont le scénario diabolique est connu de tous ceux qui réfléchissent depuis belle lurette, et qui se parent, comme d’habitude, des oripeaux de la défense des droits de l’Homme et tutti quanti. Je ne veux pas faire de reportages larmoyants et emplis de bonne conscience sur le futur Front révolutionnaire unifié (RUF) tendance ivoirienne — souvenons-nous des “freedom fighters” de ce mouvement rebelle sierra-leonais, déjà appuyé à l’époque par le Burkina Faso et le Liberia. Je n’ai que 25 ans, une carrière à protéger, mais j’ai également une naïveté et des convictions qui font que je ne peux plus longtemps continuer. …

"Dépeindre les loyalistes négativement"? Il est vrai que ces foules ont l'air dangereuses

(Merci à Vik)

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