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2012/09/11

Que l'Amérique pervertisse le monde, cela va sans dire et fait consensus, de l'extrême droite à l'extrême gauche

Ce qui surprend surtout Bruno Chaouat dans l'affaire Eloge littéraire d'Anders Breivik (Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux, 120 p, 16 euros), écrit-il dans Le Monde (avec réactions des lecteurs), c'est l'aveuglement de la critique :
écrivains et journalistes se sont montrés prompts à dénoncer le racisme et l'islamophobie de Richard Millet. Soit. Mais nul n'a identifié l'ennemi de l'écrivain. Or, la véritable hantise de Millet, ce ne sont ni les Noirs ni les Arabes (tout lecteur un peu attentif sait qu'il a une grande admiration pour la culture arabe). Son idée fixe, c'est l'Amérique.

C'est que, fidèle à une longue tradition française, Millet identifie l'Amérique et « l'américanisation » de la France, de l'Europe, voire du monde, comme la causalité diabolique du déclin de l'Occident. On reconnaît le tropisme antiaméricain à ce qu'aucun paradoxe ne l'arrête. Ainsi, selon lui, l'Amérique serait responsable à la fois de la montée de l'islam en Europe et de l'islamophobie génocidaire du terroriste norvégien. Le paradoxe ne semble pas avoir suscité l'interrogation des lecteurs français, et pour cause : l'antiaméricanisme est inscrit dans l'ADN de l'intelligentsia française. Que l'Amérique pervertisse le monde, cela va sans dire et fait consensus, de l'extrême droite à l'extrême gauche.

Mais si, à l'extrême gauche, l'Amérique est raciste, violente, esclavagiste et impérialiste, selon Millet elle est responsable de l'effémination, du métissage, de la virtualisation de l'expérience, et du déclin de l'esprit européen. Il y a une dizaine d'années, Philippe Roger (L'Ennemi américain, Le Seuil, 2002) avait montré à quel point les écrivains et intellectuels français depuis le XVIIIe siècle projettent leur angoisse identitaire sur l'Amérique. En 1930, Georges Duhamel imputait à celle-ci, par un tour de force défiant toute logique, à la fois le racisme et le métissage. Injuste avec les Noirs, bien plus raciste que la France, l'Amérique annonçait pour Duhamel l'avenir effrayant de l'Europe, voire du monde, à savoir, le délétère mélange des races...

Ne pouvant échapper depuis quelques mois aux débats électoraux, j'atteste que Millet a tort de voir en Amérique la prima causa de ce qu'il déplore pour la France et les « vieilles nations chrétiennes ». Millet se dit ostracisé comme Blanc, chrétien et hétérosexuel. Or, parmi les principaux enjeux de la prochaine élection présidentielle, sont le mariage homosexuel et l'avortement. Imagine-t-on ces questions, qui ressortissent au théologico-politique, au centre d'une élection française ?

Rappelons que le président des Etats-Unis prête serment sur la Bible plus souvent qu'à son tour, faisant des Etats-Unis un pays où la séparation de droit entre l'Eglise et l'Etat est une coquetterie que les Pères fondateurs pouvaient se permettre, confiants qu'ils étaient dans l'influence et la pérennité du christianisme dans la vie publique. Deux tiers des juges à la Cour suprême sont catholiques, chrétiens non seulement par l'accident de la naissance et du baptême, mais chrétiens de coeur et de conviction.

La tradition chrétienne de l'Amérique est si sûre d'elle-même qu'on n'y a pas à « craindre » de processus d'islamisation de la société, pour autant que c'est dans le vide spirituel et religieux, dans l'abîme ouvert par la mort de Dieu que s'engouffre l'islamisme en Europe. Quant à l'effémination, hormis le type dit du « métrosexuel », répandu dans les grandes villes d'Occident, l'Américain, jaloux de ses armes à feu, est loin d'être dévirilisé. Pour avoir lu Richard Millet, je crois savoir qu'il ne dédaigne pas les fines gâchettes.

Enfin, Richard Millet se plaint à juste titre du chantage au pénal et du bâillonnement de la liberté d'expression en France. J'invite donc le premier éditeur français à avoir promu un Goncourt américain (Jonathan Littell) à s'expatrier aux Etats-Unis où la liberté de la presse n'est pas un vain mot et où les « mal-pensants » ne s'exposent qu'à la censure de l'opinion.

2012/09/10

Face au "rythme soutenu des assassinats" à Marseille


'ARMÉE pour garantir la sécurité dans les quartiers ?
demandent Laurent Borredon dans Le Monde (qui inclut aussi un article de Sylvia Zappi) tandis que les Français critiquent la violence chez ces fous des armes à feu aux États-Unis.
Bien sûr, ils ont été un peu piqués au vif, les flics marseillais, par la proposition de la sénatrice PS, Samia Ghali, le 30 août dans La Provence. Mais la déclaration les a placés face à leur bilan. Alors ils sont montés au créneau, avec en tête le premier d'entre eux, le préfet délégué à la sécurité, Alain Gardère, qui est allé jusqu'à assurer, le 31 août, sur RTL, que Marseille est « plutôt une ville paisible ». Depuis janvier, 14 personnes ont trouvé la mort dans des règlements de comptes par armes à feu liés au trafic de stupéfiants. Sans compter ces corps calcinés découverts dans les villes qui jouxtent les quartiers nord, ou cet homme qui est mort, le 12 février, de huit coups de couteau, dans la cité de Frais-Vallons. Il était sorti de prison le jour même.

« On essaie de faire face, on n'est pas démotivé », assure un responsable de la PJ locale. Mais, avec le rythme soutenu des assassinats, une affaire chasse l'autre. Le début de l'année est représentatif : du 12 février au 28 mai, pas moins de onze morts dans des règlements de comptes en seize semaines, rien qu'à Marseille. Le problème d'affichage réside dans le décalage - inévitable en police judiciaire - entre les faits et leur résolution. « Ce ne sont pas des trucs qu'on peut régler en un claquement de doigts, il faut faire un gros travail de terrain. La police technique et scientifique nous aide, mais les délais sont longs. Tout ça est incompréhensible pour le grand public », explique un haut responsable parisien, passé par Marseille, comme beaucoup. « Tout est compliqué par la loi du silence », ajoute un responsable marseillais …
« Poser le bon diagnostic »
Car si les règlements de comptes ont toujours existé à Marseille (dans les années 1980 ou 1990, le chiffre évoluait déjà entre 15 et 20 par an), la ville connaît une recrudescence, depuis 2008, à rebours de la situation nationale. En 2011, près d'un tiers des meurtres entre truands en France ont eu lieu dans les Bouches-du-Rhône. Et 2012 s'annonce comme une année record.