Share It

2004/09/11

Le 11 septembre 2001 :
"J'accuse certains Français"

Publiée dans Le Figaro quatre jours après les attentats du 11 septembre, la lettre d'une Française vivant à Washington décrivait les "Scènes d'horreur aux États-Unis. Visions d'enfer après le passage des kamikazes. Corps mutilés, brûlés vifs ou réduits en bouillie." Avant de demander "À qui la faute?" Sa réponse :
Probablement à des terroristes du Moyen-Orient. Mais avant tout à l'antiaméricanisme ambiant. J'accuse nos alliés européens — en particulier la France — d'entretenir cet antiaméricanisme depuis bien longtemps, et de donner ainsi davantage de liberté d'action à ceux qui ont pour but la destruction des États-Unis.
Paule Zapatka poursuit :
J'accuse certains Français de jalousie mesquine envers ce pays qui semble ne jamais donner assez, en termes de vies humaines ou d'aides de toutes sortes. ... J'accuse surtout les journalistes français de bâcler leur travail. De donner des États-Unis une idée complètement erronée des événements ou de jeter sur eux une lumière si crue que le reste du tableau est laissé dans l'ombre. Pas une semaine et guère un jour sans que la presse francaise, ou le journal parlé de 19 h ... ne se fasse les dents sur les États-Unis.

Tout est bon à discréditer ou à caricaturer. Et un de vos confrères n'avait guère trouvé les mots justes quand il déclarait à la télévision : "Les États-Unis ont été frappés là où ça leur fait le plus mal : dans leurs puissance économique et financière." Non, Messieurs. Ce qui fait le plus mal, c'est la perte de milliers de nos concitoyens dans une mort horrible, et c'est la restriction de la liberté de chacun qui résultera de cette attaque terroriste. L'Amérique toute-puissante est un mythe.


Leçons de démocratie pour les Baltes, les Polonais, et autres Est-Européens émotionnels…

Un certain nombre d'articles semble vouloir confirmer aux lecteurs du Monde que les nouveaux membres de l'Union européenne ne montrent pas la capacité de démocratie, d'amour des valeurs républicaines, de savoir-vivre, et de rationalité — que dis-je, de lucidité à la française — dont sont (c'est bien connu) naturellement dotés les Français.

Le papier sur les pays baltes passe encore, bien qu'on y a droit aux leçons sur les "critères démocratiques" que l'Union européenne entend donner à l'Estonie, la Lettonie, et la Lithuanie. De même, si Antoine Jacob évoque les "atrocités" de l'époque soviétique, il dilue leur portée avec des expressions relativisantes : les "crimes commis au nom de l'idéologie communiste" (souligné par moi), "un contexte historique complexe", "les Etats baltes ne peuvent se permettre une attitude ambigüe sur le sujet".

Les leçons continuent : "dans l'esprit de nombreux Baltes, le communisme était aussi nuisible, voire davantage, que le nazisme. Les atrocités commises au nom du premier ont été subies jusqu'à 1991, contribuant à faire oublier les horreurs, plus anciennes, émanant du second" (souligné par moi) . Mais ne vous en faites pas — les Français comme Jacob, qui ont une mémoire bien meilleure (et qui n'ont jamais souffert sous l'occupation de Moscou), sont là pour leur rappeler que leurs souffrances sous le communisme ne doivent pas être exagérées, enfin, car il ne faut pas oublier que les communistes avaient des bonnes intentions. Antoine Jacob semble s'étonner quelque peu du fait que "Polonais et Baltes réclament [la] condamnation solennelle au niveau européen" des crimes communistes, sans (apparemment) se rendre compte que c'est précisément avec une attitude de dilution (et d'étonnement) comme celle de certains Européens de l'Ouest (dont celle de Jacob) qui font que les Est-Européens la réclament avec fermeté, cette condamnation.

La fin d'un article est souvent réservée à un sujet d'une immense gravité, et Antoine Jacob ne manque pas à son devoir : "les Etats baltes doivent résorber les inégalités sociales, devenues nettement plus criantes à la faveur du passage à l'économie de marché", apprend-t'on. "La forte croissance économique des dernières années ne doit pas profiter qu'aux plus aisés. Sinon, la gangrène de la corruption risque de s'étendre." (Au moins, sous l'empire soviétique, cet état de faits n'existait pas.) Et le papier se termine par une autre leçon à l'égard du trio balte.

Dans un article sur leurs voisins polonais, dont le titre, si je ne me trompe, laisse entrevoir une pointe de mépris (Cette Pologne qui critique tous les grands), Christophe Châtelot écrit comme suit:

…en quête d'identité, [la Pologne] entend rattraper le temps perdu en ne cessant de rappeler d'où elle vient. …

…la sous-représentation française aux cérémonies du 60e anniversaire a été interprétée comme une nouvelle marque de ce dédain dans lequel Paris est suspecté de tenir Varsovie, allongeant ainsi la liste des reproches tenus, à tort ou à raison, à l'endroit de la France.

Personne ici n'a oublié la phrase indélicate du président Chirac conseillant en 2003 à la Pologne de se taire plutôt que de s'engager bruyamment aux côtés des Etats-Unis en Irak ; le soutien français aux Polonais lors les négociations d'adhésion à l'UE fut jugé trop tiède ; il y a aussi la conviction que ce sont les Français — indécrottables laïques — qui torpillèrent l'inscription des références à l'héritage chrétien dans la Constitution européenne...

Bref, la France est sans doute le pays avec lequel les relations sont le plus placées sous le signe de l'émotion. Pour reprendre les mots de Marek Ostrowski, la Pologne vivrait avec la France "un amour inachevé", source d'incompréhension. Quant à la France, premier investisseur étranger en Pologne, elle a le sentiment d'être le bouc émissaire idéal.

Un bouc émissaire soupçonné de vouloir établir un directorat avec l'Allemagne sur l'Union européenne. Tout est bon pour tenter de casser ce moteur. Comme de proposer, ainsi que l'a fait en juin le ministre polonais des affaires étrangères, Wlodzimierz Cimoszewicz, d'élargir le triangle de Weimar à la Grande-Bretagne. Ce qui viderait de son sens ce forum consultatif franco-germano-polonais établi dans les années 1990, notamment pour favoriser le rapprochement de l'Allemagne avec la Pologne sur l'exemple de la réconciliation franco-allemande.

Les Etats-Unis, alliés stratégiques que Varsovie regarde avec des yeux de Chimène, ne sont pas non plus épargnés par les critiques. …

La Pologne entend jouer dans la cour des grands un rôle justifié par son histoire, sa culture et sa position aux confins orientaux de l'UE. Le problème n'est pas celui de ses ambitions, mais de la façon trop émotive de le faire savoir.

Contrairement aux Français, donc, les Polonais (comme les Baltes) ne sont pas raisonnables ("Tout est bon pour tenter de casser ce moteur"). Il ne faut pas (trop) porter foi à leurs révendications, car — contrairement aux Français éternellement lucides — leurs relations sont placées "sous le signe de l'émotion". (Ce n'est certainement pas quelque chose dont souffrent les Francais — par exemple, à l'égard de l'Oncle Sam.) En d'autres mots, et en fin de compte, Jacques Chirac avait raison : les Européens de l'est feraient mieux de… se taire…