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2011/06/24

Le but de toute accusation est la dégradation du suspect par l'angoisse, la dette, la honte

Dans un entretien avec Franck Johannès, Denis Salas, magistrat, auteur, notamment de Du procès pénal (PUF, 2010), analyse la puissance de l'accusation tant aux Etats-Unis qu'en France et l'inéluctable dégradation de l'accusé qui s'ensuit.
Beaucoup de Français ont été surpris de la violence de la procédure américaine.

On avait en effet l'image d'une procédure équilibrée entre la défense et l'accusation où la valeur de la preuve se discute contradictoirement devant un juge arbitre. Or nous découvrons une tout autre scène. Maître du jeu, l'accusateur a toutes les cartes en main et n'en dévoile aucune. Le débat contradictoire, dans ce premier temps de la procédure, n'existe pas, la défense ne sait rien des charges. Après son inculpation et, aujourd'hui, sa remise en liberté, ses avocats vont enfin pouvoir examiner le dossier.

La présence des médias dans cette première phase n'est-elle pas frappante ?

C'est une scène publique, filmée en direct, avec un accusé d'abord menotté puis muet ; il est fatigué, pas rasé : il y a là une dégradation rituelle dont nous n'avons pas l'équivalent en France. Ces séquences américaines évoquent la pensée du philosophe François Tricaud (L'Accusation, Dalloz, 2000) : le but de toute accusation est la dégradation du suspect par l'angoisse, la dette, la honte. L'angoisse de ce qu'il est, la dette de ce qu'il pourrait devoir, la honte de ce qu'il paraît. L'accusation manie quelque chose de l'ordre de la souillure.

En pulvérisant ainsi l'honneur d'un homme, elle entend prendre un avantage décisif dans le combat quelle va livrer contre la défense. On imagine la difficulté des avocats pour redresser l'image de l'accusé aux yeux du public, du jury et, bien sûr, des juges. Michel Foucault évoquait « l'éclat des supplices » dans l'Ancien Régime, la torture et le châtiment après le procès, pour édifier le peuple. Aujourd'hui, on ne montre plus un corps supplicié en place publique mais le visage d'un homme en gros plan. C'est encore l'expression d'un Etat pénal qui se saisit souverainement du corps et de l'âme de celui qui défie sa loi.