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2004/05/01

Comment la presse nous a désinformés sur l'Irak

Voilà que paraît un livre excellent, qui devrait figurer sur les listes de lectures obligatoires de toute école de journalisme qui se respecte. Dans La Guerre à Outrances : Comment la presse nous a désinformés sur l'Irak, "Alain Hertoghe a décrypté la façon dont cinq quotidiens français (Le Monde, Libération, Le Figaro, La Croix et Ouest-France) ont couvert la guerre d'Irak", explique le dos du livre.
À la lecture des articles qui leur sont consacrés pendant les trois semaines de conflit, il est flagrant que les quotidiens ne peuvent pas ou ne veulent pas maintenir une distance raisonnable avec l'atmosphère passionnée qui s'est emparée de la France. … Planter le décor idéologique dans lequel la presse française rend compte des opération militaires en Irak est indispensable. Car ce triple prisme partisan — diaboliser l'administration Bush, adhérer à la ligne du couple Chirac-Villepin et communier avec les opinions publiques antiguerre — témoigne de l'état d'esprit qui règne dans les rédactions au moment de couvrir le conflit. Il va provoquer un dérapage journalistique collectif à la mesure du climat passionel qui a régné autour de la crise irakienne.
En tant que journaliste free-lance depuis 15 ans, je le dis sans retenue : le livre de Alain Hertoghe devrait doréanavant faire partie des lectures obligatoires de toutes les écoles de journalisme francophones sans exception.

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La presse, la société américaines,
dignes de Staline?

Dans la lignée des charmants L'Amérique,-c'est-en-fait-aussi-détestable- que-le-plus-horrible- des-systèmes-totalitaires,-sinon-pire nous vient l'article du Monde sur la photo truquée contre le candidat Kerry. Que nous apprend la der du 20 février 2004, et ce dès la première phrase? Que "La photographie ci-dessus est un faux, un montage comme savait en faire la propagande soviétique pour récrire l'histoire." Soit : "oui, d'accord, on le sait, l'URSS était un désastre pour le peuple soviétique, mais aux USA, c'est du pareil au même!"

Ce n'est que tout en bas de la deuxième colonne que l'on apprend ce qui n'aurait dû être un secret pour personne, et cela quasi-accidentellement : "La photographie n'a, semble-t-il, pas été reprise dans la presse américaine". Non seulement l'importance de cette information est immédiatement diluée par la prolongation de la phrase contenant des précisions sans grande importance et par ailleurs trompeuses ("mais seulement par deux journaux britanniques conservateurs" ignore allègrement que le Daily Mail et le Mail on Sunday ne sont en fait qu'un); mais en plus, la phrase contient ce fameux "semble-t-il".

"Semble-t-il"! Quelle délicieuse précision! Cela équivaudrait à "Par le plus grand des hasards", "on n'est pas tout à fait sûrs", "il paraîtrait". Soit : si la photo-montage avec Jane Fonda n'a pas été publié dans les journaux américains, c'est tout à fait accidentel. Ou alors : ce n'est que grâce à un accident fortuit que la société néo-stalinienne par excellence, qui suit George W Bush comme des caniches, ne s'est pas fait avoir par les autorités. Ou, si l'on préfère : les Américains, tant l'ensemble des citoyens que la plupart des rédactions, étaient tout prêts — comme d'habitude — à croire en cette désinformation, comme les démeurés qu'ils sont ; mais heureusement, presque accidentellement, des esprits sages (c'est-à-dire des Américains qui partagent le même point de vue que les Français humanistes et qui sont donc empreints d'une spiritualité et d'une faculté de raisonnner sans commune mesure) veillaient.

Puisqu'il semble nécessaire de faire des leçons de déontologie journalistique à certains, rappelons certains faits :
  • Les journaux américains sont réputés pour ne rechercher que, et ne donner que, les faits — "facts, facts, facts" — les opinions étant réservés pour la page éditoriale, clairement à part. C'est-à-dire que les modalités d'entrée dans une rédaction sont, à priori, conçues pour éviter que des personnes avec des intentions cachées y entrent ou, en tout cas, pour qu'ils font leur travail et gardent leurs opinions, sinon pour la page éditoriale, pour la sortie des bureaux. La recherche des faits présume qu'on ait fait ses devoirs de vérifier les faits avant de les publier (le travail des fact-checkers, que j'ai par ailleurs déjà rempli). Si on découvre des "faits" invérifiables ou carrément faux, on ne les évoque pas (ou alors dans un contexte approprié). C'est pour cette raison que les journaux sérieux n'ont pas parlé de la relation présumée de John Kerry avec une intern. Et c'est peut-être pour cette même raison que, "semble-t-il", la photographie n'a, "semble-t-il", pas été reprise dans la presse américaine.

  • Contrairement à cela, une partie des devoirs du journaliste dans les pays de l'Est (du Pacte de Varsovie) était de mettre toutes les informations dans le contexte de ce que l'on pourrait appeler l'auto-congratulation éternelle. "Tout ce qui se passe chez les Yankees et les capitalistes est illustratif du côté criminel et néfaste de leur société (et au mieux un leurre), alors tout ce qui se passe chez nous démontre à quel point nous sommes des êtres d'une sagesse, d'un humanisme, d'une fraternité, d'une générosité, d'une solidarité, d'une joie de vivre on ne peut plus exemplaires."

  • L'aspect significatif dans le fait de l'existence des faux soviétiques (tant au niveau des photos qu'à celui de la présentation des informations), ce n'est pas les trucages proprement dits, c'est le fait qu'ils aient été réalisés par la presse officielle d'État, monopole du parti unique au pouvoir, et cela, de façon régulière et systématique, quotidiennement, pendant de nombreuses décennies; et que toute tentative d'y remédier aurait été irrémédiablement sanctionné (y compris par la peine capitale).
Peut-être que si, de par le monde, des journaux comme le New York Times, le Washington Post, et le Wall Street Journal se font, "semble-t-il", plus citer à l'étranger que des journaux comme le quotidien de référence (sans parler du Monde diplomatique, ou encore, avant la chute du mur de Berlin, de journaux comme Pravda et Izvestia), ce n'est pas, "semble-t-il", tout à fait accidentel?

Lecteurs et Médiateurs

Nombre de lecteurs qualifient de gentil ou d'honnête le fait qu'un journaliste ait pu prendre la peine de répondre à leurs lettres au courrier des lecteurs d'un journal, et je suis d'accord. Toutefois, je considère que ces réponses peuvent être une solution de facilité, sinon un leurre, fût-il inconscient. (En voici une autre, impliquant une erreur d'un tout autre registre et, il est vrai, d'ordre bien moins sérieuse, de Éric Fottorino et où le nom de Marion Van Renterghem se trouve aussi être mentionnée.) Si le courrier n'est pas accompagné par sa publication dans le support en question, en effet, le mea culpa (et encore, celui-ci est souvent conditionnel) équivaut à être inexistant puisque l'aveu que l'article était (au moins partiellement) fautif ou inégal n'à été fait qu'à un seul lecteur, et non à l'ensemble des dizaines de milliers de lecteurs du journal (ceux-là même qui, tous, ont lu l'article original).

Il est certain qu'aucun journal n'a la place pour passer tous les courriers que lui envoie ses lecteurs. Cela dit, quand on regarde le contenu de certains courriers dans le quotidien de référence (une vingtaine de lignes expliquant pourquoi le D dans le nom du Général De Gaulle doit prendre une majusucle, par exemple, ou l'histoire du vin d'une région qui occupe deux colonnes, etc), on peut se dire que l'absence de certaines polémiques n'est pas sans être à leur avantage. (Stéphane Courtois fait une liste d'autres exemples dans son "Du passé, faisons table rase!" [voir par exemple p 87-88], livre que le quotidien ne semble jamais — selon une recherche dans les archives sur son site — avoir évoqué dans ses pages.)

Qui sait? Peut-être Le Monde publiera la lettre de Douglas (j'en doute) où le "médiateur" l'incluera-t'il dans sa rubique hebdomadaire (où la force de tels courriers, il faut le préciser, est diluée puisque perdus dans un maelström d'opinions dans lequel Robert Solé trie et oppose les unes aux autres afin d'avoir l'avantage de présenter le dernier mot ; une conclusion dans laquelle, lui aussi, a l'avantage de se présenter (lui comme son journal) comme étant foncièrement juste, accessible, et ouvert aux critiques).

Cela dit, l'idéal aurait été évidemment qu'un bastion du journalisme ne laissa pas passer de telles vindictes in the first place et/ou que des journalistes sérieux, "assermentés" à l'objectivité, ne les aient pas écrites, in the first place, ces vindictes. Espoir vain, puisque comme le dit Pierre Rigoulot — dans son excellent livre que je conseille vivement — le quotidien de référence "confond de plus en plus information et combat politique".

(Après que j'ai écrit ce qui précède, est paru l'exemplaire du 7 février 2004.)

Et voilà. Le Monde a publié la lettre d'un lecteur (d'une lectrice plutôt) concernant la détention du “blagueur de bombes” français. Comme d'habitude, ils ne choisissent pas celle qui est la plus percutante, mais une qui leur permet, quand même, en fin de compte, de se tirer d'affaire puisqu'il leur permet de rappeler à tout le monde ce qui est essentiel dans la vie : fustiger la société aux États-Unis. Et elle ne vient ni du New Yorkais ni même d'un Américain, mais d'une Française (étudiant à Yale). Sans doute les étrangers n'ont-ils pas la même capacité de raisonner que les habitants de l'Hexagone. La lettre de Laure Marcellesi commence bien par évoquer "l'exaspération [américaine] devant le nombre croissant de ces « plaisanteries » à la francaise", mais elle se termine par une boutade sur les "détenus de Guantanamo, qui sont, eux — et non M. Moulet, ne lui en déplaise —, de vraies victimes d'un dérapage du droit aux États-Unis". Une occasion, comme tant d'autres, pour Le Monde de rattraper le coup en évoquant un "autre" crime américain, un qui serait encore plus grave. Ouf. Sauvés.

(Si jamais Le Monde se voyait obligé de publier un texte un peu plus équilibré sur le sort des détenus de Guantánamo (ce qui me paraît peu vraisemblable), ils pourraient à ce moment-là se rabattre sur, mettons, le couloir de la mort ; car à chaque fois qu'on fait valoir quelques faits saillants sur les accusations dont est sujette l'Amérique, les antiaméricains prennent comme stratégie de faire une pirouette et de "sauter de côté", du coq à l'âne, et aborder un autre sujet "brûlant" dans la liste des péchés américains, liste qu'ils connaissent par cœur et devant laquelle les péchés de tous les autres pays et de tous les autres types de société du monde, vrais ou imaginaires, paraissent insignifiants.)

L'enfer pour les joyeux lurons, c'est aux USA

Encore une fois, les Français sont ceux qui savent ce que c’est que de vraiment connaître la souffrance, ce que c’est que de réagir avec exagération (qu’ils sont ridicules, les Ricains), et ce que c’est que de défendre des principes, des vrais ! Évidemment, on s’en doute, c’est par rapport… aux Yankees ! Car il faut savoir que les Français sont non seulement l'incarnation d'une intelligence, d'une sagesse, d'une capacité de raisonner sans égal, ils ont aussi un sens de l'humour décapant, qui illustre tant une décontraction tout à fait admirable qu'une sagesse et une lucidité remarquables. Sagesse qui se manifestent toujours d'une façon appropriée — ils savent quand il faut s'engager et militer et quand il faut faire preuve de compassion et de tolérance ; ils savent quand il faut rire de la folie des hommes et quand il faut s'en indigner ; etc. Récemment, les médias français ont fait état d'un exemple (de plus) de l'humour franc et sain des Français ainsi que de la manque de compassion et de tolérance de ces horribles Yankees paranoïaques.

Ainsi, un deuxième “blagueur de bombes” français a été arrêté aux States. Et à Franck Moulet de passer 20 jours dans la prison new-yorkaise de Rikers Island. Apparemment, les étudiants des beaux-arts ne lisent pas les panneaux dans les aéroports (avertissant de ne pas ironiser sur le terrorisme, car tout message dans ce sens sera prix au sérieux) et apparemment, ils ne croient pas nécessaire de se tenir informés de ce qui arrive aux autres humoristes dans la même veine. Surtout, ni eux ni l’intelligentsia française — ni surtout la presse de l'Hexagone — ne semblent apparemment prêter aucune signification au fait que pour éviter de telles réactions, il serait peut-être approprié, parfois (et dans certains endroits précis), de contenir quelque peu son sens de l'humour.

Noter, svp, à quel point le titre de l'article dans Le Monde du 1 février 2004 est tendentieux : "Les vingt jours en enfer de Franck Moulet, écroué aux Etats-Unis pour avoir blagué dans un avion". Soit : en Amérique, on est envoyé en enfer (rien que ça), pour n'avoir rien fait d'autre que s'amuser pendant un vol. On a l'impression que tout ce qui s'est passé, c'est qu'un membre de l'équipage un peu fouille-m•rde (sinon paranoïaque) a surpris la conversation d'un jeune de 18-19 ans raconter, en toute innocence, une histoire drôle à ses copains hilares ("C'est un Français, un Américain, un Belge, et un membre d'Al Qaeda qui se rencontrent dans un Airbus, et le Belge dit…")

Alors que ce que Franck Moulet a fait — en sortant des toilettes — c'est s'exclamer à une hôtesse (qui s'inquiétait de la raison qu'il s'y était attardé), soit "Oh merde! La bombe que j'ai posée dans les toilettes n'a pas fonctionné!" soit (selon l'intéressé) "My shit don't explose!" (les versions sont contestées, mais au quotidien de référence de prendre parti pour l'étudiant — qui a 27 ans, quand même — en "précisant" que c'est "une nuance qui échappe aux policiers").

Pis : le "Frenchy" aurait purgé sa peine dans un centre pénitencier pour délinquants confirmés. C’était évidemment une occasion pour la journaliste Marion Van Renterghem à ne pas manquer pour s’attaquer à la société américaine : racisme, dérapages de la justice ("Si seulement il l'avait su lui-même [ce qu'il] faisait là"), enfer des geôles ("Une île-prison, comme un château d'If entre le Queens et Manhattan"), que ne sais-je ; ainsi que de réaffirmer la “solidarité” (naturelle, sans doute) entre Français et minorités américaines ("Ce sont les Afro-Américains, raconte Franck Moulet, qui l'ont le plus aidé").

Pendant ce temps (deux jours plus tôt, en fait), à Éric Fottorino de conclure son billet sur le cousin français de John Kerry pour faire, lui aussi, de l'ironie sur ces Américains insensés : "Supposons que Kerry tombe Bush. Grâce à Brice [Lalonde], on pourra faire de fausses alertes à la bombe en Amérique sans risquer la prison?" Ho, ho, ho.

L’article du Monde se termine par une déclaration de principe dont chaque Français — que dis-je, chaque militant humaniste sur notre belle planète bleue — peut se sentir fier : "Il assure qu'il ne retournera plus jamais aux Etats-Unis." Et au quotidien de référence de s’émerveiller qu’un individu de plus ait rejoint la troupe de personnes révoltées par l'horrifiante société yankee (c’est-à-dire des personnes ô combien raisonnables et lucides), en faisant répéter au jeune homme cette belle déclaration de principe : “Jamais !”

Post-scriptum: Douglas raconte sur son excellent weblog comment il a envoyé un courrier des lecteurs par mail au Monde, une lettre qui va droit au but. Le jour suivant, il recevait deux lettres du quotidien, dont une de la journaliste, qui a la témérité de prétendre que
Relater le témoignage de "ce monsieur Moulet" n'avait pas pour objet de s'indigner des conditions de détention aux Etats-Unis (la France n'a guère de leçons à donner sur ses prisons). Il ne s'agissait pas non plus de dire que c'était le garçon sympathique et bien élevé qu'il n'est visiblement pas, mais de livrer comme telle l'expérience de quelqu'un qui, par insolence, s'est trouvé puni d'une manière que les lecteurs peuvent apprécier à leur guise: totalement disproportionnée, ou au contraire pas volée pour un tel "mioche" qui "méritait bien qu'on lui montre un peu le monde réel"?
Je trouve ceci exemplaire de ce que l'on peut appeler dans l'esprit hexagonal, vouloir le beurre et l'argent du beurre. Certains journalistes veulent à la fois partir en croisade (si l'on me permettra l'expression) contre l'ennemi numéro 1 de l'humanité et en même temps prétendre être dans une logique de déontologie journalistique on ne peut plus objective. Un moment, Marion Van Renterghem présente la situation comme une tragédie de David contre Goliath (lisez seulement : "à bout de nerfs, il semblait vidé. Et puis soudain, c'est sorti. Cette vie en prison, il fallait qu'il la raconte. Les yeux hagards, il parle vite, pleure facilement. Ne s'arrête plus. Il veut raconter Rykers [sic] Island. […] Il n'arrive plus à parler, le son ne vient plus, les larmes coulent"), et après, quand d'aucuns s'en offusquent, elle prétend qu'il est certain que le but recherché n'était autre que de laisser "les lecteurs … apprécier [la punition] à leur guise". excusez du peu… Et qu'importe qu'elle puisse se douter que Moulet n'est pas exactement un "garçon sympathique et bien élevé". Ce qui compte pour la journaliste, c'est que — quelles que puissent être les défauts du jeune homme (et justement, plus il en a, plus cela est censé montrer les soi-disants valeurs de "tolérance" des Européens qui, jamais, n'auraient réagi de façon aussi exagérée) — l'on puisse l'éléver au rang de "victime" de l'Amérique, un allié qui viendra grossir les rangs des "justes".

Point, donc, de "Il l'a bien mérité" ici. Aucunement. Non, c'est une expression réservé pour les Yankees. Justement, comme je l'ai dit, l'article dans le quotidien de référence se termine par une déclaration de principe de ladite victime. Soit : Les seuls qui aient "bien mérité" quelque chose dans cette affaire, ce sont les Américains, puisque une personne de plus a vu clair dans leur (infâme) jeu et s'est rendu compte à quel point leur société est horrifique et qu'il a pris la décision ô combien importante de rejoindre le glorieux combat des personnes avec des vraies valeurs, celles qui ne (re)mettront jamais leurs pieds dans ce pays.

Les amalgames, à éviter sauf pour…

Les Guignols de l'Info s'y remettent. Le 18 décembre 2003, ils montraient un sketch mettant en scène Michael Jackson. Sur le mur d'une chambre d'enfants où Jacko (enfin, sa marionnette) s'est introduit au milieu de la nuit, le pantalon autour des chevilles, une bannière étoilée … énorme. On comprend tout de suite où les marionnettistes de Canal + veulent en venir. Dans la société française, on n'aime rien de mieux que de pérorer sur le fait qu'il faut être "lucide", et qu'il ne faut pas faire des amalgames inconsidérés (dernièrement, c'est entre les terroristes et les Musulmans, etc), et cela non sans raison — évidemment.

Mais cette position "humaniste" et "rationnelle" est loin d'être, contrairement à ce que croient dur comme fer ceux qui la véhiculent, universelle. Car on s'aperçoit vite qu'il y a des peuples, ou des groupements, avec qui apparemment il faut faire des amalgames (consciemment ou inconsciemment): les Ricains, les capitalistes, et tout ce qui peut d`être taxé de rétrograde : ainsi, par exemple, si un VIP parmi 290 millions individus se retrouve accusé de pédophilie (ce qui reste à prouver), il est évident qu'il est tout à fait normal d'utiliser ce fait comme arme contre les 289.999.999 autres membres de la population.

Pour France 2, l'arrestation de Saddam est… une "humiliation" pour "chaque Irakien" (!)

Le 14 décembre 2003, le monde entier apprend que la veille, Saddam Hussein avait été capturé, à la grande joie de la plupart des Irakiens ("un jour de joie pour mon peuple", écrit Haitham Rashid Wihaib). Enfin, pas tout à fait, en tout cas pas selon les infos télévisées étatiques françaises. Car comment réagit France 2 ? La visite médicale du dictateur boucher par un médecin militaire américain est ressenti comme "une forme d'humiliation" en Irak, apprend-t'on par les infos de 20 heures, qui précisent que "chaque Irakien se sent humilié". Rien que ça. Et les familles des victimes massacrées dans les caves des géôles du Raïs, elles se sentent humiliées, elles aussi? Et en ce qui concerne les citoyens dont le lot quotidien comprend certes pénuries d'eau et d'électricité, ainsi que la présence de bandes criminelles et d'assassins, doit-on pleurer sur un sort qui ne comprend plus une police stalinienne omniprésente qui pouvait, impunément, enlever un parent, un époux, ou un enfant à tout jamais? Il parait qu'aujourd'hui, l'Irak doit faire face à "l'insécurité". Il est sûr que le fait de pouvoir être arrêté, torturé, et occis à n'importe quel moment de la journée, tout au long de l'année, ne représentait d'aucune façon l'insécurité. N'est-ce pas?

PS : Décidément, il ne faut s'étonner de rien. Deux jours après, France 2 récidive, en interrogeant des gens dans les pays arabes, au Vatican ("un cardinal"), aux propres États-Unis ("des vétérans"), qui s'offusquent (!) des images du barbu dans le cabinet médical et qui pensent que le malheureux Saddam aurait été traité "comme une vache". Les Américains n'auraient-ils pas plutôt pu diffuser des images du Raïs après qu'ils l'aient rasé et habillé en costume? demande le correspondant de France 2 à Washington, tandis qu'un éditorialiste au Monde prend ombrage et affirme que si cette "contemplation … ne vous a pas mis légèrement mal à l'aise … c'est que vous êtes encore un être humain" (!) . Oui, MM. Sampair et Dhombres. Moi aussi, mes yeux se remplissent de larmes pour le traitement "inacceptable" (adjectif très à la mode dans l'Hexagone) réservé à ce pauvre homme "humilié". Et comme d'habitude, il est clair que les êtres les moins "humains" sur cette planète, ce ne sont pas les autocrates, les dictateurs, et les tueurs en série (par séries de dizaines de milliers dans ce cas-ci) de toute espèce, non, ce sont (vous faites bien de nous le rappeler) les Yankees.

PS 2 : Lors d'une récente discussion (mélangeant pêle-mêle athées, chrétiens, et juifs), tout le monde s'accorda que c'est une bonne chose que le Raïs ait été mis hors d'état de nuire. Et voilà, soudain, qu'il y a une pointe d'émotion. "C'était honteux (et inutile) de l'humilier ainsi", s'exclama une Française, avant de procéder à une comparaison avec la seconde guerre mondiale : "Même les accusés de Nuremberg ont eu le droit de se défendre dignement." À cela, on peut répondre plusieurs choses. Le procès de Nuremberg commença six mois après la fin de la guerre (et donc aussi après la capture des accusés) et dura quatre ans en tout. Qui peut vraiment croire que Saddam Hussein ne sera pas bien habillé et rasé lorsqu'il sera au banc des accusés (de juin 2004 à 2008, si on utilise une période de temps similaire à celle du procès des Nazis)? D'une plus grande importance, qu'est-ce qui nous garantit que Göring, Ribbentrop, Keitel, Schirach, et leurs sbires n'ont pas dû souffrer quelques "humiliations" lors de leur capture? Personnellement, si je devais apprendre que cela avait été le cas, je suis forcé d'avouer que je ne perdrais pas beaucoup d'heures de sommeil, surtout s'il s'avèrait que "les humiliations" en question se bornent à une "visite médicale" (même filmée) par un médecin militaire allié.

Cette discussion me rappelle les nombreuses fois où des Français m'ont dit, laconiquement, "C'est vrai que c'est bien que Saddam ne soit plus au pouvoir, mais je ne suis pas sûr que la guerre était la bonne solution" pour ajouter, dans la foulée, mais d'une voix soudainement remplie d'une émotivité violente, "(de toutes façons) Bush, c'est un malade [ou] un abruti!"

Ainsi, on commence par un appel à une vision qui se veut spirituelle du monde — que les hommes ne sont pas Dieu, qu'ils n'ont pas la reponse a tout, qu'il faut élargir ses horizons, qu'il faut rester humble, se poser des questions, et ne pas se fier à ses premières émotions, etc… Étrangement, cet appel à la spiritualité de l'Homme disparait aussitöt que… l'on parle des Américains et des capitalistes ! En résumé, comme je l'ai écrit ailleurs, les conversations et les arguments ne servent pas à grand chose. Ce qui importe ici, c'est que la réaction négative, d'incompréhension, de révolte, etc, est toujours vis-à-vis des Américains, de Washington, et/ou des capitalistes (ceux auxquels on ne s'identifie pas). C'est une atmosphère qui prévaut en France (entre autres), et les conversations et les arguments n'y changeront jamais rien, puisqu'elle a l'avantage (si tel est le bon mot) d'être (ô combien) auto-congratulatoire.

Les Américains, responsables de tous les maux

Sur la une du Monde du 6 septembre 2003, on apprend que Kofi Annan appelle les États membres du Conseil de sécurité à dépasser « les rancoeurs et les divisions », causées — ajoute le quotidien — par la décision américaine de partir en guerre en Irak contre l'avis du Conseil. Comme tout est clair : sans la décision de Bush, il n'y aurait pas de rancœurs et de divisions au sein de la communauté internationale, et tous les problèmes pourraient être sur la voie d'une solution générale et harmonieuse.

Les Américains, Toujours Aussi Aveugles

Sur la une du Monde du 2 septembre 2003, un analyse est intitulé Etats-Unis, début d'autocritique. Même pas besoin de lire l'article pour savoir que nous sommes encore devant une opinion du genre "si la puissance américaine n'était pas aussi sûre d'elle-même, ou aussi bête, ou aussi têtue, ou aussi aveugle, voilà déjà longtemps que (à l'image d'êtres visionnaires tels que nous-mêmes) ses citoyens se seraient mis à se poser des questions". Parmi les conclusions qu'on en tire rien qu'en lisant le titre : Les peuples sont des entités quasi-monolitiques et plus ou moins homogènes (les Américains étant pour la plupart bien sympatiques, mais des incapables, et les Français démontrant, de leur côté, une capacité étonnante à raisonner et à s'auto-critiquer).

Confirmation faire après lecture de l'article, qui contient des expressions telles que "ce niveau de mobilisation [militaire] n'est pas critiquée dans l'opinion américaine". Ce serait seulement après un énorme choc, ce serait seulement après les attaques du 11 septembre, ce serait seulement dans des circonstances exceptionnelles, que ces zombies myopes et têtus que sont les Américains commencent, lentement (très lentement), à se ronger les méninges pour s'auto-critiquer.

Mais de quelle planète débarque Patrick Jarreau? Mais que croient les étrangers?! Que les journaux, et les médias, et la vie de tous les jours ne sont pas remplis de critiques émis par les Américains (ou de citoyens américains) à l'intention de George W Bush, Donald Rumsfeld, et leurs pareils?! Croient-ils vraiment que la Maison Blanche est épargnée par les blagues des comédiens dans les journaux et à la télévision nationale!? C'est hallucinant.

(Dans le même numéro du quotidien de référence, un article sur le Parti Populaire évoque "le soutien inconditionnel de l'Espagne aux Etats-Unis lors du conflit irakien" (souligné par moi). Que veut dire cet adjectif de Martine Silber? Qu'une fois la guerre commencée, le gouvernement de Madrid aurait dû passer son temps à enquiquiner le QG américain (comme le fit un certain allié de Churchill et Roosevelt durant la Seconde Guerre Mondiale)? Que José Maria Aznar était une caniche aveuglée par les Américains qui perdait tout sens des proportions (et des considérations électorales) quand Rumsfeld était dans la même pièce que lui? Que le premier ministre aurait envoyé l'entière flotte espagnole à Basrah si Dobeuliou le lui avait demandé? Non, tout ça serait ridicule ; en fait, l'utilisation d'adjectifs et d'expressions absolus comme celui-là n'est que l'une des manières pour toujours caricaturer tant l'Amérique que ses alliés, en mettant tant les uns que les autres constamment en porte à faux.)

"Acharnement" des Autorités Américaines

Suite à la "blague" d'un copilote d'Air France à propos d'une bombe imaginaire dans sa chaussure à l'aéroport JFK de New York, les infos de France 2 évoquent, le 10 août 2003, "l'acharnement des autorités américaines" à le poursuivre, et interrogent un passager qui pense que c'est parce que Philippe Rivière est français que Washington l'a "puni". Pourquoi? Croit-on que les autorités aéroportuaires françaises réagiraient différemment si on faisait une telle farce dans l'Hexagone? Et cela, que son auteur soit un pilote ou un passager, un Français, un Américain, un Allemand, ou tout autre?

Le Stéréotype Fatigué Ne Se Refroidira Jamais

Sur la une du Monde du 6 août se trouve un dessin brûlant qui illustre la canicule et la sécheresse exceptionnelles de l'été 2003. Peut-être se demande-t'on ce que Serguei peut trouver à dire sur cet été inoubliable? Rien de moins que de dessiner un soleil en tête de capitaliste fumant tranquillement un cigare qui assassine un être humain. Toujours la même histoire et toujours le même stéréotype : le capitaliste véreux, inhumain, et insouciant dont l'indifférence mène à la mort du peuple. Et toujours le même ennemi : l'Amérique et la société qu'elle représente.

Après un aveu "positif", retour rapide aux vieux clichés

Dans un éditorial dans le numéro spécial Figures du western de Positif (nº 509/510, juillet/août 2003), Michel Ciment écrit, non sans perspicacité, qu'une "alliance autoproclamée « camp de la paix » regroupe des pays comme la Chine et la Russie, auteurs de génocides au Tibet et en Tchétchénie, auprès desquels la guerre de Bush paraît bien bénigne."

On croit rêver : un Français qui reconnaîtrait que le prétendu conflit belliqueux/pacifistes n'est pas aussi stéréotypé qu'on pourrait le croire. Or, dans la phrase suivante, le co-rédacteur de la revue mensuelle de cinéma se rebiffe. "En prenant pour l'été le chemin de l'Ouest, Positif n'entend pas endosser une morale de pionnier qui contient son lot de mythes. Mais, comme la mort de Gregory Peck … vient nous le rappeler, il a existé une autre Amérique, généreuse et démocrate, dont il a été une incarnation par son engagement civique et ses rôles, dans la lignée des Cooper, Fonda et Stewart."

C'est effarant, on se croirait presque devant une preuve de lavage de cerveau : quoique l'on avance comme arguments, quels que soient les faits sur le terrain, on reviendra toujours — toujours, toujours, toujours — au même discours, donc : ceux parmi les Américains qui suivent (ou qui suivraient) dans la lignée des Européens "humanistes, généreux, et démocrates" illustrent le côté positif (sic) de l'Amérique. Et cela, alors que ces mêmes braves Européens (ceux que tous les Américains devraient imiter) se sont rangés, du propre aveu de l'un d'entre eux — celui même qui tient ce discours! —, du côté d'"auteurs de génocide".

Ceux parmi les Américains qui ne sont pas comme les Européens, ils incarnent le côté négatif de l'Amérique, la morale immorale des pionniers. Et cela, alors que — quoique l'on peut dire d'autre sur les prétendues intentions inavouables de ces cowboys machiavéliques — leur guerre bénigne (le mot n'est pas de moi) a mis fin au régime dictatorial de Saddam Hussein et à la torture et l'assassinat journaliers d'innombrables innocents (puisque c'est un mot que, si si, on aime beaucoup utiliser) dans les geôles de sa police stalinienne (quelques 400,000 en 30 ans).

Europe, Russie, Même Combat

Sur la une du Monde du 30 juillet 2003, un analyse est intitulée La Russie face à l'hégémonie américaine. Avant que le lecteur ait lu une seule ligne de ce texte, Daniel Vernet a donc établi le fait acquis : la Russie, comme nous autres Européens, doit faire face au terrible danger qui menace le monde (l'impérialisme U.S).

Effectivement, la première phrase lit : "Dans le discours français sur le monde multipolaire, la Russie tient une place de choix". Qu'importe, alors, le danger que pourrait représenter le Kremlin, lui, pour le monde (ou une partie du monde) aujourd'hui ou dans le futur? Il n'y en a pas, ou alors, par comparaison, il est minime. "Europe, Russie, même combat". Et tant pis pour les Tchétchènes, qui meurent par milliers. Et tant pis pour les Européens de l'Est, qui ne voient ni d'un bon œil leur ours voisin, ni d'un tout à fait mauvais œil (loin s'en faut) la prédominance américaine actuelle. Ils n'ont qu'à "se taire" et laisser les grands, comme Paris, Berlin, et… Moscou, s'occuper des affaires du monde qui les dépassent, tant eux que les Ricains.

Bush et Blair Pires que les Rejetons Meurtriers de Saddam?

Sur la une du Monde du 24 juillet 2003, un dessin campe Bush et Blair comme des chasseurs (au nez de Pinocchio) qui transportent deux malheureuses figures pendues, tel du gibier, à un bâton sur leurs épaules. Ces deux cadavres irakiens sont dessinés avec les visages arrondies et innocentes, de la façon traditionelle qu'a Plantu de dépeindre des M. et Mme Tout-le-monde.

Or, le dessin parait en relation avec l'annonce de la mort des deux fils de Saddam Hussein tués la veille lors d'une bataille. Ainsi, même quand "deux des figures les plus haïes du régime" de Saddam sont tués — Oudaï et Qoussaï ont torturé et envoyé à la mort des dizaines de milliers innombrables de leurs concitoyens — les éditorialistes et pontifes français savent où se trouve le véritable scandale et qui sont les véritables criminels : les fauteurs de guerre "anglo-saxons"! Et tant pis pour les centaines de milliers d'Irakiens morts dans les cachots de Saddam et ses fils, ainsi que les innombrables autres qui (quelle qu'ait pu être la "véritable raison" de la présence de ces "cow-boys machiavéliques" au Moyen-Orient) resteront en vie grâce à l'intervention des armées anglo-américaines.

Les Livres d'Orwell contre le Totalitarisme
Auraient en Fait Visé... L'Amérique!

En janvier 1984, la télévision soviétique saluait la nouvelle année en rendant un hommage au livre du même nom. Elle affirmait que la société décrite par George Orwell tant dans ce livre que dans ses autres oeuvres visait à dépeindre… la société occidentale capitaliste!

C'est le même sentiment d'incrédulité qui m'envahit quand je me mis à lire la une du Monde des Livres du 4 juillet 2003 (qui, lui, fêtait le 100ème anniversaire de la naissance de Eric Blair). En se servant de sa citation célèbre ("la relation entre le mode de pensée totalitaire et la corruption du langage constitute un problème important qui n'a pas fait l'objet d'une attention suffisante"), en effet, Philippe Dagen s'en sert pour fustiger... les États-Unis ! Voilà que l'on découvre la réalité dans le quotidien de référence, tout comme à la télévision soviétique 20 ans plus tôt : Orwell visait en fait les Américains et/ou leur société par excellence! Mais lisez vous-mêmes : "Orwell a écrit cette phrase en 1946. Il serait facile de l'actualiser en substituant à totalitaire d'autres adjectifs, tant les fondementalistes religieux et idéologiques actuels se reconnaissent à l'appauvrissement du vocabulaire, à l'emploi de quelques figures de rhétorique et au simplisme qui divise le monde en un « nous » et un « eux » définitivement tranchés." OK, d'accord, ça peut aussi s'appliquer aux Islamistes, mais les premiers visés, on le sent, c'est quand même George W Bush et ses compatriotes, et dans tous les cas, le beau rôle est, comme d'habitude, réservé aux Européens dont la sagesse n'a pas d'égal.

D'ailleurs, Dagen continue, en parlant du XXe siècle : "il y est très difficile de s'y comporter en êtres humains, entre totalitarismes durs et dictatures de la consommation." Et voilà, l'Amérique capitaliste est aussi opprimante que le totalitarisme stalinien! "C'est la misère!" comme s'écriait la politologue avisée qu'est Arlette. Sans doute y en aura-t'il qui répondront : "Mais il a raison, il dit la vérité! Et Arlette aussi!" La seule question, c'est qui qui s'en sort bien, "de" ce point de vue? Comme par hasard, c'est des gens comme Dagen lui-même, ces Européens d'une intelligence et d'un humanisme hors du commun, qui, eux, savent se "comporter en êtres humains" (ou qui, tout du moins, font des efforts dans ce sens). Car il puise dans un atmosphère particulier, celui des Européens et d'une certaine population plus humaniste que les autres, qui dit exactement ce que lui et leurs congénères dénoncent sans cesse : le monde est divisé entre les « nous » et « eux » : « nous », Européens sages, intelligents, tolérants, et solidaires avec tout un chacun et son frère, et « eux », les crétins simplistes, aveuglés, fourbes, salauds, et avides de dollars que sont les Amerloques. Comme je l'ai écrit ailleurs, "ce message auto-congratulatoire est peut-être prononcée de façon plus subtile, et en omettant le vocabulaire de la religion, mais la croyance est la même : comme par le plus grand des hasards, c'est l'autre (l'Amérique ou ses dirigeants) qui incarne la cupidité, la rigidité, la duplicité, la sournoisie, le bellicisme, l'unilatéralisme, et la volonté de dominer le monde (le mal) tandis que ce sont les nôtres (les Français ou, en tout cas, certains Français de tendance progressiste) qui incarnent la solidarité, la justice, le respect d'autrui, la paix, la compassion, les vraies valeurs, le terroir et la tradition, et la promesse d'une vie meilleure sur terre pour tous (le bien)."

Si on garde les yeux ouverts, on s'aperçoit qu'en France tout est mis en oeuvre pour diaboliser l'Amérique et son système. Quand Le Dictateur resortit en DVD, les distributeurs français décidèrent d'affubler la version restaurée du chef-d'oeuvre de Chaplin d'un nouveau slogan, fustigeant... la mondialisation (aux côtés de Adenoid Hynkel, en uniforme fasciste le visage hargneux et les bras croisés comme tout bon dictateur, les mots : "Pour une mondialisation heureuse et égalitaire…") ! Comme c'est simple, comme c'est facile : l'Amérique et sa société sont la nouvelle incarnation du fascisme, du nazisme, du stalinisme, du totalitarisme : aussi mauvaises que les sociétés totalitaires sinon pires, car c'est la " fausse démocratie " où règne la misère. C'est aussi subtil que les infos soviétiques.

Quant à Astérix, maintenant on le présente comme un José Bové qui garde son petit village de la terre et des traditions des "attaques cyniques de la Rome mondialisée", ce qui, pour le moins que l'on puisse dire, est loin de tout ce que René Goscinny a jamais voulu dire, et écrire. (Son exemple le plus récent date de… août 2003, avec le gag intitulé Latinomanie dans La Rentrée Gauloise, dans lequel, loin de se joindre aux arguments des vaillants défenseurs du terroir et la tradition — dans ce cas-ci, la langue française —, il les tourne en ridicule.) Qu'était alors le message de cet amoureux de l'Amérique (et d'autres choses encore) qui passa six ans de sa vie à New York, demanderont d'aucuns? Entre autres, c'est précisément… la tendance française a diviser le monde entre les « eux » et les « nous », que le plus grand scénariste humoristique du XXème siècle voulait parodier, ainsi que leur propensité à caricaturer et à ridiculiser leurs soi-disants ennemis et à tourner en dérision leur chaque acte (d'où la phrase omniprésente d'Obélix, "Ils sont fous, ces Romains/Ricains/Rosbifs/Ritals/ Boches/etc/etc/etc/etc…").

Update: Cinq and plus tard, Jean-Marc Manach commence un article sur un pays avec la description des
murs du ministère de la vérité de 1984, le roman de George Orwell, [qui] étaient recouverts de "trous de mémoire".
Devinez de quel pays (Chine, Russie, Cuba, Vénézuéla…) il s'agit…

Le Bien et le Mal, version française

Sur la une du Monde du 24 mai 2003, Plantu a fait un dessin (d)étonnant. Il a rendu la bannière étoilée, mais à la place des rayures rouges, il a campé des… serpents (avec un jeu de mots sur "les couleurs"/les couleuvres). Tandis que la langue fourchue de l'un des serpents forme la lettre Y du slogan "I love NY", deux autres serpents rentrent, tête première, dans les bouches de Dominique de Villepin et de Kofi Annan, qui annonce "On a juchte fait quelques conchechions".

Alors qu'apprenons-nous dans ce dessin, que faut-il tirer de tout cela? (Et cela, rappelons-le, de la part de quelqu'un qui se compte parmi les êtres prééminents de cette foule fière qui se proclame au-dessus des religions et des haines dépassées, et qui aiment se moquer tant de la religiosité des Américains que de la propensité de Bush d'évoquer le Bien et le Mal.) Seulement que de Villepin et Annan avalent des couleuvres? Non. D'abord, que les USA (ou leurs dirigeants) sont associés avec le diable ou, si l'on préfère, tout ce qui est (qu'on l'entende de façon religieuse ou non) diabolique ; ensuite, que les gens qui ont sympatisé avec les victimes de Manhattan le 11 septembre ne comprennent pas qu'ils ne peuvent qu'être les victimes manipulées par des machinations diaboliques ; enfin, que quiconque ne s'oppose pas complètement aux États-Unis ou à leurs leaders (car on voit difficilement de Villepin comme une marionnette des Américains) — que ce soit des Français, des Africains, des Américains, des New Yorkais, ou autre — est un salaud, un lâche, un traître, une caniche, un lèche-c*l, ou une personne aveuglée ou manipulée. (Par contraste, est-il sous-entendu, tous ceux qui s'opposent aux Yankees sont des braves sans peur et sans reproche, des hommes, des vrais, des camarades à prendre dans les bras sans hésitation.)

Ohlala, que cette opinion est d'une subtilité absolument déconcertante! J'en ai la tête qui tourne… Ça doit être ce raffinement et ce cosmopolitisme que d'aucuns, en France, se vantent sans cesse de posséder (surtout par rapport à ces simplistes d'Américains).

Maintenant, venons-en à la cerise sur le gâteau. Le titre principal sur la une du quotidien de référence de ce jour (juste à côté du dessin de Plantu, donc) se trouve être Iraq : la France s'inquiète du ressentiment américain. Ah booonnn… on s'étonne qu'il puisse y avoir du ressentiment aux States? Allons donc! Ne dites pas ça! C'est sûr que c'est extrêmement étonnant quand tant les dessinateurs que les journalistes et les politiciens (et les citoyens!) en France comparent les Yankees (ou leurs leaders) à des forces maléfiques (dans le sens religieux ou non), et quand ils répètent sans cesse que l'Amérique et/ou leur société est le symbole de tout ce qui va mal (pour ne pas dire "tout ce qui est le Mal") dans le monde, et que de tous les dangers que recèle cette planète, ce sont les Américains qui en incarnent, et de loin, le pire. (Sans parler du fait de prôner qu'entre l'Amérique et les Taliban, qu'entre Bush et Ben Laden, ou qu'entre Blair et Bush et les deux fils de Saddam, c'est du pareil au même, si ce n'est que ce sont les Anglo-Saxons qui sont le plus à condamner.)


Growling for Colombani

Any of you who know me knows how appalled I get anytime I read or hear the French media trying to stuff down our throats their self-serving lying charges (those against Aznar, Bush, and Blair, i.e., anybody whom they don't feel any sympathy with).

So when I read that the Mémorial de Caen was organizing a conference with Jean-Marie Colombani, among others ("QUELLE LIBERTÉ POUR L'INFORMATION DANS UN MONDE INQUIÉTANT ?", organized in tandem with Les Amis de l'hebdomadaire La Vie and Reporters sans Frontières), I knew I had to attend. I wanted to give Le Monde's director a piece of my mind (in a diplomatic manner, natch). Three hours before it started at 7 pm on March 23, 2004, I jumped into my trusty jalopy, and drove the 260 km to Caen, arriving just in the nick of time.

And sure enough, the first thing any of the five intervenants did (with a constant wry smile on his face) was to attack the lies of politicians, ridicule the partisanship of the media, and bemoan the jingoism of the population (meaning those of the US, the UK, and Aznar's Spain exclusively, bien sûr). It was Jean-Marie Charon, "Sociologue des médias" (whatever that means), who opened the débat — the others being (left to right on the admittedly unclear photo) Colombani, Walter Wells, Directeur de l'International Herald Tribune (beard), Jean-Jacques Lerosier, Grand reporter à Ouest-France, and Jacqueline Papet, Rédactrice-en-chef de RFI, with the moderators answering to the names of Daniel Junqua, Journaliste et Vice-président de RSF, and Jean-Claude Escaffit, Journaliste à La Vie et Directeur des Amis de La Vie.

Before I left Paris, I'd reviewed and written down (in telegraph-style) a handful of arguments: these ranged from the Iraqis quoted in Reason, on Iraq the Model, and in Le Monde itself, to Doug's post on Le Monde's partisan mistranslation of Michael Ignatieff's piece in the New York Times.

The only problem was a rather big one, I learned as a I headed for my seat: questions would not be permitted, except in written form on small pieces of paper handed over to one of the animators. So I knew I had to pay close attention if I wanted to find an appropriate moment when to jump in. And I would obviously not have time to develop any of the arguments (especially since Eskaffit seemed to be a control freak).

It happened towards the end. There was a brief lull as Wells was about to make his last extensive remarks. Suddenly everybody turned to me as I let out : "Je pense que nous devons tous remercier les médias français pour leur admirable abilité à détecter les mensonges. Mais je ne comprends pas pourquoi ces spécialistes en la matière ignorent des sujets qui ont été traités dans le Herald Tribune, par exemple." (This was punctuated by Eskaffit's protests on his mike, you realize.) "Nous avons pu y lire des articles détaillant ce qu'on pourrait taxer de mensonges dans le camp de la paix, comme le fait que les Allemands, les Russes, et les Français avaient pas mal d'affaires avec les autorités baasistes, et que Total devait avoir un contrat exclusif avec Saddam Hussein. Pourquoi les médias français n'en font-ils pas autant état que de ce qui concerne les Ricains, les Rosbifs, et les Espagnols?"

Eskaffit was growing increasingly more vocal in asking/telling me to keep quiet (shades of Chirac?) — he claimed that "de toutes façons", nobody could hear me — so seeing the end approaching (and having a hard time competing against a microphone), I pulled out my final ace — the final ace being a book, which I held above my head. (Yes, there did seem to be a somewhat theatrical element to this scene; why do you ask?) "Et en matière de mensonges, il y a ce livre d'un rédacteur de La Croix, qui a été licencié pour l'avoir publié, qui s'appelle Comment la presse nous a désinformés sur l'Irak. Et qui raconte les partis pris des Français pour diaboliser Bush, pour sanctifier Chirac, et pour communier avec les partis de la 'paix'."

Even a few audience members had by now started to tell me to keep quiet, but that seemed an appropriate place to end anyway, so with that I sat down.

As for Eskaffit, he went on talking to the intervenants… ignoring completely what I had said. (While a couple of people behind me asked to see the book.) Well, I felt I had done my blogger's duty, so to speak, so I sat back, pretty content with myself.

Then, as Junqua made his last remarks, I understood that some people had heard me; the RSF moderator surprised me by pulling out his own copy of Alain Hertoghe's book (which he had in his briefcase), and explained that it provided a negative view of the French media during the Iraq war. But then he added that there was another book, detailing the French press's doings during the first Gulf war, with a positive slant, and that one could not read the first book without comparing it to the second. He tried to conclude that Hertoghe's book was a partisan "brûlot" that was not very friendly to his colleagues. (This from a colloque which had just declared that, happily, the old tradition in the press of refusing to criticize one's colleagues had now become "caduc"!)

I wasn't going to let him get away with that as the final word, so I let out another comment: "Les médias ont complètement censuré ce livre!" (But Eskaffit immediately started interrupting again.)

Afterwards, I went up to speak to some of the intervenants. Wells asked to see Hertoghe's book, which he wanted to check out. As for Junqua, he admitted it was news to him that the La Croix editor had been fired as a result of the book's publication.

So, all in all, a satisfying 10 minutes. (But hardly worth doing again, not at that distance. At least not without a couple of chums to have a drink with, afterwards.)

P.S. This was my first post for ¡No Pasarán!

“Français, narcotrafiquants colombiens, même combat!"

Un article sur l'extradition des narco-terroristes sud-américains prit comme titre la devise des grands «capos» — “Plutôt une tombe en Colombie qu’une cellule aux Etats-Unis” —, concernait la prétendue hypocrisie de la justice américaine, et se terminait par une phrase immortelle : “L’extradition de Fabio Ochoa vient confirmer qu’en matière de lutte contre la drogue la Colombie n’a d’autre choix que d’exécuter les ordres de Washington et d’assouvir ses besoins de trophée.”

Ainsi, selon cet article de Marie Delcas dans Le Monde du 29 août 2001, c’est tout juste si les clans de mafieux deviennent des héros de la résistance patriotique et s’opposer à Washington devient une véritable preuve de “dignité nationale”. Tandis que les membres du gouvernement de Bogotá font figure de vendus et deviennent symbole de lâcheté (dans le genre "caniches, vassaux", etc). Sans doute la valeureuse lutte internationale contre les Yankees est-elle d’une telle importance que même la présence de narcotrafiquants dans ses rangs doit être une aubaine dont il faut s’enorgueillir (imaginez, un groupe de plus qui milite bravement contre les impérialistes capitalistes!).

Ça y est, c'est dit!

Tout s'explique. En décrivant le quotidien de référence sur la une de son édition du 21 novembre 2003, l'International Herald Tribune évoque "the newspaper's close relationship with" the French Foreign Ministry. (Et non, ce n'est pas "que" l'avis personnel du rédacteur sur Le Monde. L'expression de John Vinocur survient dans le cadre d'un analyse tentant d'expliquer pourquoi les autres pays de l'Union européenne se méfient de la France et de l'Allemagne.)

(Lire l'article original dans son intégralité)

Naissance d'un nouveau weblog
Birth of a New Blog

e 1 mai me semble le jour parfait pour commencer un nouveau weblog, surtout quand il s'agit d'un site qui, comme les autres auxquels je participe, vise à "exposer la démagogie, dénoncer les partis pris, et pourfendre les idées reçues".

Plus précisément : Le mantra du quotidien de référence étant d'être un bastion d'objectivité et un exemple de la déontologie journalistique (d'être "le quotidien de référence", justement) — surtout par rapport à leurs collègues outre-atlantiques — je ne crois pas inopportun de poster, de temps en temps, les quelques contre-exemples qui, disons, donnent un autre point de vue sur la question. (De temps en temps, par ailleurs, d'autres médias français se verront accorder les mêmes honneurs.)

Ces posts seront parfois en français, d'autres fois en anglais, et quelques fois dans les deux langues.

Pour commencer, j'ai puisé dans les archives sur mes autres sites pour ne pas commencer à vide. Donc, ceux qui connaissent déjà ces autres blogs auront sans doute une sensation de déjà vu. Mais passés la fête du travail et le week-end, vous aurez droit à des posts flambant neufs.

Bonne lecture.



ay 1 marks the birth of a weblog. As with the other blogs I participate in, its function is to "go beyond 'ideas' and 'opinions' to see what lies hidden underneath".

With reference to France's newspaper of reference, it is to show to what extent its editors, journalists, and readers are off the mark when they consider it to be a bastion of objectivity and an example of journalistic excellence (indeed, to be "the newspaper of reference") — even an example to their colleagues across the Atlantic Ocean. As this attitude is hardly rare in France (and Europe), other French media outlets will sometimes appear on this weblog as guests of honor.

Some postings will be English, some in French, and some in both languages.

The postings posted on this Labor Day may give some readers who are already familiar with my other sites a feeling of déjà vu. That's because, to start with more than a post or two, I have gone to my other sites and transferred some postings to here. Not to worry: after the week-end, you will be getting new material on a regular basis.

Enjoy your reading.