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2004/06/23

Du parfum français, des voitures de luxe allemandes, et 1500 tables de ping-pong…

À propos d'esclavage au Brésil, voici une autre histoire sur l'esclavage moderne à laquelle la presse française ne consacrera pas beaucoup de temps (puisqu'elle n'implique pas les États-Unis)…

Rien, non plus, dans Le Monde sur William Safire, ce journaliste du New York Times (le quotidien à priori anti-Bush et anti-guerre en Irak) qui a écrit plusieurs papiers sur le scandale (plus que) naissant de la mine d'or fournie par le boucher de Bagdad aux Nations Unies, plus connu comme le programme pétrole-contre-nourriture, qui devait sauver les Irakiens "victimes" de ce que les Français, prenant leurs information des médias de Saddam Hussein, fustigeaient (pendant la présidence de Clinton (!)) comme l'embargo américain qui avait causé la mort d'un demi-million d'enfants irakiens.

"This was the biggest cash cow in the history of the world," says one of the insiders familiar with the $10 billion U.N. oil-for-food scandal. "Everybody — traders, contractors, banks, inspectors — was milking it. It was supposed to buy food with the money from oil that the U.N. allowed Saddam to sell, but less than half went for that. Perfume, limos, a shipment of 1,500 Ping-Pong tables, for God's sake." (The Great Cash Cow)
Et pourtant celui qui appelle le scandale "Kofigate" a rapporté comment Kofi Annan était venu lui parler de ses articles dans le New York Times. L'on pourrait croire que le fait qu'un responsable majeur vienne parler à un journaliste du scandale majeur l'impliquant fasse au moins quelques lignes dans la presse (Kofi Annan a même fait paraître une lettre dans le NYT) — pour ne pas parler du scandale lui-même! —, mais apparemment, quand des informations désagréables viennent frapper un allié de la France dans son combat contre Washington (et mettre à mal le message que cet allié, et la France elle-même, sont une source d'espoir inespérée pour l'avenir), il faut l'ignorer et ne pas en informer ses lecteurs.

Surtout, il faut l'ignorer quand le message pourrait mettre des peaux de bananes sous les pieds de la croyance généralisée comme quoi c'est avec vaillance, bravoure, et courage que les Européens se sont opposés aux Américains, et pendant l'embargo et pendant la guerre, et cela pour les raisons les plus humanistes et les plus fraternelles du monde.

Si, il y a un seul article dans le journal indépendant "depuis un an" (à part un papier sur les élections de novembre) qui cite Safire. Et que nous apprend-t'il, cet article? Que les Américains sont les vrais coupables (ou aussi coupables) : Des firmes américaines aussi ont commercé avec Saddam Hussein ! Et par ailleurs, pour rappeler à la population française le message auto-congratulatoire que les Américains crédules ne sont pas aussi intelligents et remplis de sagesse qu'eux-mêmes ("Les lecteurs du Monde le savent depuis longtemps, mais ceux de la presse américaine n'en sont pas souvent tenus informés…"). C'est vrai que ces derniers ont le journal indépendant (!)…

Quand The Economist n'est pas cité…

Ce n'est pas souvent que le quotidien de référence choisisse de citer The Economist, mais comme je l'ai déjà écrit, vous pouvez être certain que quand il cite cet hebdomadaire "ultra-libéral", c'est pour des articles qui appuyent (ou qui semblent appuyer) ses dires. Voici, par exemple, deux articles récents que, bizarrement, Le Monde n'a pas choisi de citer :
The chamber of horrors at Abu Ghraib does not sum up the values of America any more than Mr Berg's murder [and that of Mr Johnson] sums up the values of Islam. (Anger and shame)

Most people, Iraqis included, can see that there is a world of difference between a regime founded on fear and torture and one that has sworn to root out and punish the moronic abusers who have shamed it. (Moral hazard)

2004/06/22

Nouveau danger yankee à l'horizon

Le Monde nous offre gracieusement une interview du président du Brésil. Ce qui est étonnant, c'est que pas une seule fois, Francesco Relea n'évoque le sujet de l'article paru sur une page entière la veille (Le Brésil s'attaque à son esclavage). Sans doute est-ce le fait que l'interview a été réalisé par un journaliste d'El País. Il n'empêche… quand il s'agit de sujets sur les États-Unis, les journalistes d'un pays comme de l'autre connaissent tous les points brûlants et ne se privent pas de voler dans les plumes.

Retournons à l'article de la veille, justement. Il ne s'agit de rien moins de l'esclavage qui existerait encore au 21ème siècle! Vous savez comment les journalistes de ce côté-ci de l'Atlantique ont évoqué l'affaire des sévices contre une poignée de prisonniers dans la prison d'Abu Ghraib, n'est-ce pas? C'est une honte pour toute l'armée américaine, pour toute l'Amérique, pour tous ses dirigeants, et cela ils continuent d'en parler aussi longtemps que possible (voir l'éditorial du Monde, plus bas).

Imaginez! Quel scandale que la torture puisse exister à notre époque évoluée! Mais que l'esclavage existe aussi, oh, c'est terrible aussi, bien sûr, mais c'est un scandale qui n'implique pas les êtres fourbes que sont les Américains, donc on va faire un peu moins de bruit… Quand il s'agit d'un pays tiers, donc, on évoque le sujet, mais pour l'oublier aussitôt (le lendemain) et, surtout, pour en parler de façon pas trop critique. Voici, en effet, comment Dominique Le Guilledoux introduit le sujet de l'esclavage au Brésil :

Depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement Lula, le pays tente réellement d'éradiquer le travail esclave, dont il a été le premier à reconnaître l'existence sur son sol devant l'ONU. Mais la tâche reste immense.
C'est beau, c'est tendre, c'est touchant, c'est même héroïque. Le peuple entier qui se lève comme un pour combattre un fléau. Tout le contraire des descriptions sur l'Amérique (apparemment le fait que les Américains ont été les premiers à reconnaître l'existence des sévices en Irak, par exemple, ne rentre en rien dans leur réhabilitation)…

C'est comme la France, par ailleurs. Voici les titres de deux articles dans la rubrique écologie : Réchauffement : le gouvernement ne se résout pas à cibler la voiture et Plan climat : le gouvernement épargne les voitures.

En dépit de ces fortes paroles, la mise au point par le gouvernement du plan climat destiné à lutter contre le réchauffement climatique, initialement promis pour la fin 2003, se révèle très difficile.
"La mise au point … se révèle très difficile." Encore une fois, un ton bien sobre, tout le contraire de ce qu'il en aurait été si les Américains avaient été impliqués, que cela concerne Kyoto ou autre chose dans le domaine. Là, on aurait eu droit à "arrogance, égoïsme, intolérance, amour du dollar", et j'en passe…

Par ailleurs, Paul Johnson a disparu. Vous vous souvenez de lui? Comment le pourriez-vous, tellement on a peu parlé de lui? Déjà, la veille, cet Américain décapité n'avait eu droit qu'à la page 5 du quotidien de référence (il est vrai que c'est mieux que Libération, qui l'avait relégué à la page 10), et voilà qu'on ne parle plus de lui du tout.

Il est vrai que Le Monde a plus urgent à faire : c'est-à-dire… fustiger la dernière infamie des Yankees (L'Amérique dicte sa loi antiterroriste au trafic aérien avec l'Europe). Toute la panoplie y est : l'Amérique qui "dicte", l'Europe qui "cède", "mesures unilatérales", "les pressions américaines", "« inacceptable »", et "les vols transatlantiques sous contrôle américain" (histoire de ranimer le spectre de l'hyperpuissance toute-puissante qui veut se mêler de tout).

Je suppose qu'il est inutile de rappeler que le 11 septembre 2001, 3000 personnes sont mortes du fait, du moins en partie, que ces contrôles n'existaient pas à l'époque? Je suppose qu'il est inutile de rappeler que les personnes qui ne voudraient pas accepter de divulguer ces informations peuvent refuser de le faire? (Il est vrai que les individus répondant Non à la question "Acceptez-vous le transfert de vos donnéees personnelles vers les États-Unis?" ne pourront pas effectuer leur voyage aux States, mais la vie, c'est comme ça, il y a parfois des choix (des compromis et des sacrifices) à faire — et au moins, vous avez le choix.) Moi, ça ne me pose guère de problèmes de donner ces informations, et en fait, ça me rassure. Ça me rassure certainement plus que le fait que des "associations" (américaines ou autres) veulent "protéger [mes] libertés individuelles".

Moi, je suis prêt à accepter moins de "libertés individuelles" sous les fichiers Passenger Name Records, si des types comme Mohammed Atta et Zacarias Moussaoui en ont moins aussi. Mais sans doute cette attitude est-elle dûe à ma naïveté…

Tiens, non. Il s'avère que Le Monde prend compte de ces détails — dans un éditorial.

Si les exigences américaines peuvent contribuer à une lutte efficace contre le terrorisme, on a vu, de la zone de non-droit du camp de Guantanamo au recours à la torture en Irak, que celle-ci pouvait générer de dramatiques dérives.
On notera que Le Monde semble mettre les victimes des avions et du World Trade Center sur le même plan que les prisonniers de Guantánamo et de Abou Ghraib. La sacro-sainte présomption d'innocence doit sans doute ignorer le fait que les premiers partaient innocemment en voyage ou s'affairaient dans leurs bureaux et que les seconds n'étaient pas (contrairement à ce que l'on semble souvent insinuer) des passants innocents saisis arbitrairement dans les rues de Kaboul ou Bagdad. On semble oublier que ces derniers ont peut-être quelque peu (j'ai bien dit "quelque peu") mérité leur sort, vu qu'ils avaient ouvert un feu nourri tant sur des soldats de la coalition que sur des concitoyens, et cela en ne se démarquant pas comme guerriers (avec des uniformes ou autres marques distinctifs), mais en se cachant parmi cette même population civile (ce qui est interdit par la convention de Genève et qui leur ôte le droit d'en être protégé). Mais n'oublions pas : quand les Yankees sont concernés, leurs opposants doivent être qualifiés de pauvres victimes innocentes.

À part cela, tout les ennuis de notre époque sont mis sur le dos d'une Maison Blanche arrogante et intransigeante, tandis que l'Europe se pose en victme qui se veut le dernier refuge de la liberté (tout est souligné par moi) :

La méthode employée par l'administration Bush avant la signature de l'accord avait suscité l'agacement des responsables européens. Washington s'était autorisé à faire pression sur les compagnies aériennes européennes. British Airways, Air France, Lufthansa et Iberia avaient été menacées de lourdes sanctions au cas où elles ne donnaient pas accès à ces fameuses données personnelles. Cette attitude ne prenait pas seulement le contre-pied de la législation européenne, soucieuse de la protection de ce type d'informations, elle constituait aussi un acte unilatéral, de nature à tendre encore davantage la relation transatlantique.
À Bruxelles aussi, Le Monde semble pratiquer le deux poids, deux mesures. Ainsi, deux dirigeants européens ne sont pas les meilleurs des amis, pour le moment :
Guy Verhofstadt, le chef du gouvernement belge, fatigué, amer et choqué par l'attitude de certains Etats, a décidé, tard dans la soirée du vendredi 18 juin, de commenter son échec dans la course à la présidence de la Commission européenne.

Le premier ministre libéral … s'est heurté à l'intransigeance de Londres, de Rome et de leurs nouveaux alliés … le premier ministre belge commentait implicitement l'une des causes de son échec en lâchant : "Je suis fier de l'attitude que la Belgique a prise pendant la guerre en Irak". A l'évidence, Tony Blair reprochait au Belge, non seulement son alignement sur Paris et Berlin mais aussi le fait qu'il ait convoqué, à Bruxelles, un mini-sommet sur la défense européenne alors que les troupes américaines et britanniques se lançaient à l'assaut du régime de Saddam Hussein.

Ainsi, deux hommes se sentent mutuellement trahis. Mais noter la différence des descriptions :

"Guy Verhofstadt … fatigué, amer et choqué par l'attitude [et l'intransigeance] de certains Etats", d'un côté, et, de l'autre, "A l'évidence, Tony Blair reprochait au Belge … le fait qu'il ait convoqué … un mini-sommet sur la défense européenne alors que les troupes américaines et britanniques se lançaient à l'assaut du régime de Saddam Hussein."

Dans cet article, de toute évidence écrit par un journaliste belge (Jean-Pierre Stroobants), la réaction du premier homme (le Belge) apparaît comme mesurée, comme normale, comme compréhensible, comme celle d'une victime innocente dans un noir complot, comme celle d'un homme frappé dans le dos avec un poignard. La réaction du second homme (le Britannique), par contraste, semble presque anodine ("A l'évidence")!

Est-il vraiment nécessaire de rappeler qui c'est qui, à tort ou à raison, a pris des risques au printemps 2003, tant en Irak qu'avec l'opinion publique de son propre pays? Non, ce n'est pas Guy Verhofstadt. La seule action qu'il a pris lorsque "les troupes américaines et britanniques se lançaient à l'assaut du régime de Saddam Hussein", c'était de convoquer "un mini-sommet sur la défense européenne" à Bruxelles. Et pour cela, Tony Blair est censé accepter la déclaration ô combien remplie de fierté (et d'un courage sans bornes!), "Je suis fier de l'attitude que la Belgique a prise pendant la guerre en Irak"?!

Est-il impossible pour d'aucuns d'avancer que c'est peut-être Tony Blair qui aurait dû être décrit comme "amer et choqué par l'attitude [et l'intransigeance] de certains Etats"? Peut-être est-ce l'Anglais à qui on aurait dû donner l'image d'un homme frappé avec un poignard dans le dos?

En arrivant dans les dernières pages du Monde, il s'avère que, en ce qui concerne Paul Johnson, ce n'est pas tout à fait vrai qu'il est absent du journal. On le retrouve chez Dominique Dhombres :

Les chaînes de télévision américaines ont décidé de ne pas diffuser les images de la décapitation de Paul Johnson, l'ingénieur enlevé en Arabie saoudite par Al-Qaida. La scène était disponible sur un site internet islamiste. Paul Johnson est le troisième Américain assassiné à Riyad en deux semaines.
Pour ne pas être en reste, DD semble faire de l'ironie tant sur les nouveaux dirigeants irakiens que sur Saddam Hussein (en bien mettant sa description entre guillemets) :
[Durant] la conférence de presse du premier ministre irakien par intérim, Iyad Allaoui [ce] dernier lisait un texte, en anglais, rendant hommage aux forces de la coalition qui ont libéré son pays d'un des « pires tyrans des temps modernes ». La sécurité est désormais avant tout l'affaire des Irakiens eux-mêmes, disait-il. Moyennant quoi, l'aide militaire étrangère est plus nécessaire que jamais, ajoutait-il. Comprenne qui pourra.
"Comprenne qui pourra." Il est certain que si une situation impliquant les Américains ne se trouve pas être idéale, il faut sortir les expressions ironisantes, du genre "Qu'ils sont bêtes". (Contrairement aux cas, par exemple, du Brésil ou de la politique écologique du gouvernement français.) Et il est vrai que ce n'est pas seulement les Américains qu'il faut caricaturer, mais aussi leurs alliés, qu'ils soient britanniques, italiens, ou… irakiens.

Voilà en tout cas pour Paul Johnson : c'est à peine si sa mort est un fait de société, c'est une histoire des médias. Souvenez-vous, Dhombres était le journaliste qui qualifiait les photos de prisonniers nus à Abou Ghraib d'images "dégueulasses des Américains". Mais les images de la décapitation d'un Américain, diffusée ou non, c'est une autre histoire, cela ne vaut pas la peine, ni le temps, ni l'encre, de les qualifier de "dégueulasses" ni de quoi que ce soit…

Read John Vinocur's description
of the EU spat in the IHT

Read The Economist's description of France's
attitude toward its fellow EU member states

2004/06/20

L'élite dirigiste de la pensée

Le Monde continue de montrer qu'en Europe, il y a les citoyens, d'un côté, et, de l'autre, ceux qui pensent pour eux — c'est-à-dire l'élite (politicienne, journalistique, etc).

Vendredi, le mot d'ordre était de fustiger George W Bush. Ainsi, nous avons eu droit à Guerre en Irak : le document qui ruine les prétextes de Bush sur la une, suivi de l'éditorial Mensonges sur l'Irak. "Mensonges, arguments ruinés, arguments démolis sans appel, cette guerre sans justifications légales ou factuelles", tous les mots, toutes les expressions, les plus négatifs y étaient, sans parler de la phrase "Le réveil de l'opinion risque d'être brutal", ce qui signifie que — comme chacun le sait — ces Américains simplistes ne sont (d'ordinaire, en tout cas) pas aussi intelligents que les gens bien raisonnables, et lucides, et éveillés de notre côté de l'Atlantique (c'est-à-dire ceux qui sont d'accord avec l'élite).

Mais le jour avant, le mot d'ordre était de soutenir l'Union européenne. Le droit européen prime désormais sur la Constitution française, apprenait-on. Le surtitre nous apprenait ce qui suit :

Le Conseil constitutionnel a rendu publique, mardi 15 juin, une étape supplémentaire de la suprématie du droit communautaire sur le droit national. … Pour la première fois, le Conseil affirme ainsi la supériorité du droit européen sur la Constitution elle-même. Conscient de la portée juridique et politique de sa décision, le Conseil en a différé l'annonce. Datée du 15 juin, la décision a en réalité été prise le 10 juin, mais le Conseil a estimé qu'elle risquait d'avoir une incidence sur le scrutin du 13 juin en donnant des arguments antieuropéens aux souverainistes.
"L'annonce de la décision a été différée par crainte d'interférer avec le scrutin du 13 juin", écrit (et accepte) Le Monde calmement. Ah, mais je croyais que les Français, comme les Européens, sont raisonnables, lucides, et éveillés?! Qu'ils pouvaient penser pour eux-mêmes? Et puis, je pensais qu'il fallait qualifier tout manquement d'un gouvernement de "mensonge"? Ah, mais il est vrai que c'est seulement quand les pensées et opinions des citoyens rejoignent celles de l'élite qu'il faut s'en féliciter. Et c'est seulement quand il s'agit d'un gouvernement américain, voire de celui de l'un de ses alliés, qu'il faut sortir "mensonges" et autres expressions négatives. Pardon, j'oubliais, comme je suis bête!

N'est-ce pas bien, comment les dirigeants font confiance aux citoyens de penser pour eux-mêmes? N'est-ce pas bien, les journalistes qui tirent à boulets perdus sur les Américains et qui, pas une séconde, ne remettent (ne fût-ce que partiellement) en question la décision d'instances à priori démocratiques de faire appliquer une forme de censure? (Ah, mais c'est pour une bonne cause… Ah oui, alors là, c'est légitime, bien sûr…)

Que l'on comprenne bien. Les citoyens de la République ne doivent pas surtout pas montrer de la sympathie pour le gouvernement Bush, comme ils ne doivent surtout pas montrer de la sympathie pour les arguments antieuropéens aux souverainistes. Comme aussi, ils ne doivent pas montrer du pitié pour les Américains assassinés.

Hein? De quoi je parle? Mais si, souvenez-vous. Ce fameux journaliste du Monde qui avait écrit que les "brutes de brutes … se sont comportés avec une bestialité que même les bêtes ne connaissent pas." Et il ne parlait ni de ceux qui ont décapité Nick Berg, ni de ceux qui ont lynché les corps sur un pont de Falloudjah, ni — surtout pas — des brutes de Saddam Hussein. Non, il parlait des gardiens de la prison d'Abou Ghraib. Bien sûr.

Voilà qu'un autre Américain, Paul Johnson, se retrouve sans tête (ce que Le Monde met en page 5 — à comparer avec la Une pour le document qui ruine les prétextes de Bush et pour d'innombrables articles sur les sévices commis dans la prison de Bagdad). Et de quoi parle le fameux journaliste français, celui qui sait si bien exprimer son indignation devant les horreurs de ce monde? Celui qui, comme ses congénères, sait si bien exprimer sa solidarité avec les laissés pour compte de ce monde? Celui qui nous étonne par sa capacité de raisonner et ses dons de prédire comment apporter un ère de paix universelle sur notre planète?

Éric Fottorino parle de … football.

Quelle perspicacité, M. Fottorino! Quel courage! Quelle lucidité!