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2004/08/20

"Les Français ont toujours eu le don rare de dissimuler leurs intérêts personnels derrière de grandes idées"

Les Français, tous les leaders français, avaient fait comme si l'Europe n'était qu'une grande France, une sorte d'Empire napoléonien ressuscité, que nos élites pouvaient à la fois couvrir de nos chères préfectures et de nos idées politiques géniales
écrit Eric Zemmour dans Le Figaro (Solitude française...).
D'abord, il n'y en a eu que pour eux. Jacques Chirac qui ferraille des heures durant contre Tony Blair pour le choix du président de la Commission européenne. François Hollande qui adjure les socialistes européens de ne pas passer leurs accords habituels avec la droite au Parlement de Strasbourg. François Bayrou qui quitte les rangs du PPE, et tente de fonder avec d'autres transfuges italiens ou polonais un parti démocrate européen.

Quelques jours après ces élections européennes, les Français étaient partout. Adeptes de la guerre de mouvement, ils semblaient faire de la politique comme personne. Ils donnaient l'impression d'être les derniers en Europe à y croire. En tout cas, ils faisaient magnifiquement semblant. Les Français ont toujours eu le don rare de dissimuler leurs intérêts personnels derrière de grandes idées. Chirac se bat pour l'«Europe-puissance» ; Hollande rétablit «le clivage droite-gauche» ; Bayrou invente une véritable troisième voie entre libéralisme et socialisme.

C'est la campagne électorale qui continuait. Pendant quinze jours (seulement), dans l'indifférence générale, DSK avait réinventé l'Empire romain, Bayrou avait trouvé une nouvelle définition au mot fédéral, Fabius avait ressorti ses discours sur l'Europe sociale... de 1989, Alain Juppé avait tenu la main d'Helmut Kohl qui avait tenu la main de François Mitterrand. Les Français, tous les leaders français, avaient fait comme si l'Europe n'était qu'une grande France, une sorte d'Empire napoléonien ressuscité, que nos élites pouvaient à la fois couvrir de nos chères préfectures et de nos idées politiques géniales.

Et maintenant, ils redescendent sur terre. Le seul titre de gloire du prochain président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso, est d'avoir organisé le fameux sommet des Açores, où se sont réunis, à la veille de la guerre en Irak, Bush, Blair et Aznar. Jacques Chirac s'est ainsi aperçu que l'élargissement de l'Europe donnait à l'Angleterre une majorité solide dont elle entendrait bien se servir. Même soudée à l'Allemagne, la France est devenue minoritaire. Le «moteur de l'Europe» est encrassé. Les «patrons» de l'Union sont renversés. On commence à se rendre compte que le couple France-Allemagne ne peut plus être au mieux qu'une alternative à l'Europe qui se fait, se défait et se refait. Une position de repli face à une (grande) Europe qui suivrait sa tendance naturelle : libérale et atlantiste sans états d'âme, simple «chausse-pied» de la mondialisation. Cette «Françallemagne» ne serait alors plus qu'une digue continentale et lotharingienne assiégée par les assauts du grand large. La terre submergée par la mer.

Mais les opposants socialistes à Chirac ne peuvent même pas s'en réjouir. … Invitant Zapatero à Toulouse, le 9 juin dernier, François Hollande a fait semblant de ne pas remarquer que le premier ministre espagnol avait refusé de signer la charte pour l'Europe sociale que lui présentait son «amigo François». Mais, anecdotique en soi, la question des accords passés au Parlement européen entre PPE et PSE est révélatrice de l'isolement des socialistes français. Même nos alliés allemands, cette fois-ci, refusent de les suivre. Pendant des années, les chrétiens- démocrates et les sociaux- démocrates se sont passé la rhubarbe et le séné des présidences, commissions, fanions et voitures de fonction. Petits arrangements entre amis fondés sur une véritable proximité idéologique entre chrétiens-sociaux et sociaux-chrétiens.

Mais, depuis les années 80, le PPE a viré à droite, de plus en plus libéral, de moins en moins social ; de plus en plus eurosceptique, même, avec l'entrée en son sein des berlusconiens italiens et des conservateurs britanniques. Les socialistes ont suivi cette course à droite. Et aujourd'hui, lorsque François Fillon explique que «le gouvernement Raffarin est plus à gauche» que ses collègues sociaux-démocrates européens, il n'est guère démenti. Lionel Jospin se justifiait déjà en relevant pertinemment qu'il «était le plus à gauche en Europe».

C'est justement parce qu'il a tiré les leçons de cette évolution du PPE que François Bayrou le quitte. Pendant la campagne électorale, Bayrou, qui n'a rien d'un libéral, a prôné une Europe fédérale qui parlerait d'une seule voix face aux «titans» de la planète. Il pouvait difficilement se retrouver dans le même groupe que les conservateurs britanniques qui refusent l'euro et les Italiens berlusconiens qui se trouvent fort bien sous le parapluie américain. Mais, pour constituer un groupe parlementaire, Bayrou est contraint de s'allier avec n'importe qui, libéraux anglais favorables à l'entrée de la Turquie que l'UDF refuse avec véhémence, des radicaux italiens ou un Daniel Cohn-Bendit, guère hostiles au mariage homosexuel que le chrétien Bayrou rejette avec horreur.

Ainsi va la vie des Français dans l'Europe nouvelle, entre Bruxelles et Strasbourg, entre naïveté et rouerie, entre grands principes universels et arrière-pensées hexagonales, entre idéalisme et lâcheté, entre arrogance et mépris des rapports de forces. A voir les réactions des autres, on constate que les Français surprennent, exaspèrent ou amusent. Le plus souvent, ils sont incompris. Comme des dinosaures ? Depuis des années, on nous explique doctement qu'il faut faire l'Europe pour ne pas être isolé. On l'a échappé belle.

(Merci à Douglas)

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