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2012/08/27

Vendetta et le Bazooka du Monde ? Entre Messier et le quotidien de référence, "une atmosphère de guerre"

Au printemps 2002, " Le Monde " relate presque jour après jour les déboires de Vivendi. L'empire Messier vacille, les langues se délient. La journaliste Martine Orange enquête jusqu'à la chute du PDG, fin juin

Raphaëlle Bacqué relate une affaire du journal Le Monde, dans laquelle le quotidien aurait sorti son bazooka, voire aurait participé à une vendetta, et dans l'article de laquelle on parle notamment d' "un homme du sérail des affaires, Alain Minc [;] Une sorte de prototype le plus abouti de cette élite française qui navigue entre le monde politique, celui des affaires et les médias."
… un article signé du rédacteur en chef chargé de l'économie, Laurent Mauduit, et de Martine Orange, l'une des enquêtrices les plus en vue des pages "Entreprises" … détaille la crise qui secoue le deuxième groupe de communication mondial et les " conciliabules " contre celui que les Guignols de l'info - sur la chaîne de Lescure ! - ont surnommé " J6M " pour " Jean-Marie Messier Moi-Même Maître du Monde ".

" Je venais d'acheter le journal au kiosque de l'avenue de Friedland, à trois pas du siège de Vivendi, sans avoir eu le temps d'y jeter un oeil ", sourit aujourd'hui Pierre Lescure. Mais Jean-Marie Messier a vite fait le rapprochement : le président de Canal+ siège au conseil de surveillance du Monde, c'est un ami de Jean-Marie Colombani et d'Edwy Plenel, qui dirigent, depuis 1994, le journal du soir. " C'est toi qui es à l'origine de ces papiers ! "

L'ancien journaliste n'a pas eu besoin d'être la source privilégiée du Monde. Depuis plusieurs semaines, banquiers, associations de petits actionnaires, membres du conseil d'administration relatent de plus en plus ouvertement au quotidien les difficultés financières que traverse la multinationale. L'ébranlement de l'empire Messier fait vaciller tout un milieu qui mêle les grands noms de l'économie mondiale et les réseaux traditionnels du capitalisme français.
… Le 15 mai, un gros titre fait à nouveau bondir Jean-Marie Messier : "Veillée d'armes autour de Vivendi Universal". Martine Orange explique qu'"en dessous de 30 euros l'action, le groupe est entré dans une zone dangereuse. Sa capitalisation boursière est inférieure à ses capitaux propres et les actionnaires ont perdu beaucoup d'argent". Elle affirme aussi que, "d'après plusieurs sources, le groupe a même affronté, à la fin 2001, une grave crise de trésorerie, frôlant la cessation de paiement". C'en est trop. Le patron de Vivendi dépose aussitôt une plainte en diffamation et réclame 1 million d'euros, une procédure que ses successeurs abandonneront. Même au sein du service économique du journal, la journaliste a bien noté que ses mots en avaient effrayé certains. Mais elle dispose de trop de sources pour renoncer. "Il n'y avait pas de complot, dit-elle aujourd'hui. Il suffisait de lire les comptes et les rapports confidentiels que peu à peu certaines bonnes âmes ont commencé à envoyer."
… Jean-Marie Messier n'a pas vu combien sa surexposition – on ne dit pas encore "bling-bling" – heurte une partie de ses pairs. En 2000, sa photo dans Paris Match, allongé avec une de ses chaussettes trouée, sous le titre "Le nouveau nabab" avait fait sourire. Mais maintenant que Vivendi est pris dans la tourmente, ses multiples interviews inquiètent. "Il y a une décote Messier", ont tranché les analystes financiers.

Avec Le Monde, les relations sont complexes. Depuis ses années à Polytechnique et à l'ENA, ces viviers de la nomenklatura française, il a toujours entendu seriner cette phrase tout d'un bloc : "Le-Monde-est-le-journal-de-référence..." En 1998, cependant, "J2M" a renoncé à vendre au Monde l'hebdomadaire L'Express. "Le Monde n'avait pas les moyens de l'acheter", tranche aujourd'hui Eric Licoys, ancien directeur général de Vivendi. Messier, lui, racontera plus tard dans Mon vrai journal (Balland, 2002), que Jean-Marie Colombani, furieux, lui aurait lancé au téléphone : "Vous verrez ce que cela coûte d'avoir Le Monde contre soi pendant vingt ans"... ce dont l'ancien directeur du journal n'a gardé "aucun souvenir".

Le patron de Vivendi s'est mis à croire à une "vendetta" du quotidien contre lui. Il en veut pour preuve cette "une" du 13 octobre 2000. "Bruxelles bloque la fusion Vivendi-Seagram" avait annoncé sans précaution Le Monde avant de devoir reconnaître son erreur trois jours plus tard et d'annoncer l'information contraire. Entre-temps, le cours avait dévissé de 7 % à la Bourse de New York... Depuis, "J2M" est certain que le journal alimente un bûcher pour l'y faire brûler. "Dix "unes" en deux ans !", dénoncera-t-il.

Il refuse de voir, cependant, les alertes de son état-major. Le 13 décembre 2001, le directeur financier du groupe, Guillaume Hannezo, avait envoyé un mail paniqué à son PDG : "J'ai l'impression déplaisante d'être dans une voiture dont le conducteur accélère à chaque virage et d'être assis à la place du mort (...). Tout ce que je demande est que cela ne se termine pas dans la honte." La peur d'être emporté dans un scandale saisit les cadres.

Martine Orange a trouvé une informatrice au sein même de la direction financière du groupe. Elle est allée la voir avec Edwy Plenel, l'auteur de ces "unes" au canon qui scandalisent Jean-Marie Messier. La jeune femme leur montre, documents à l'appui, "la créativité comptable" de Vivendi. Bientôt, la traîtresse est repérée et licenciée. Il règne entre l'entreprise et le journal une atmosphère de guerre.

… Alain Minc [une sorte de prototype le plus abouti de cette élite française qui navigue entre le monde politique, celui des affaires et les médias] a donc écouté les fureurs de Jean-Marie Messier, son ancien élève à l'ENA. "Les grands patrons ont des peaux de jeunes filles, trop protégés qu'ils sont par leurs services de communication, juge-t-il aujourd'hui. Ils n'avaient pas l'habitude que le bazooka du Monde se dirige vers eux."

… Le 30 juin, Jean-Marie Messier, après avoir bataillé tout le week-end pour sauver son poste, est acculé à la démission.

"Il en a gardé une rancœur contre Le Monde", reconnaît aujourd'hui une de ses anciennes collaboratrices. Un an plus tard, Pierre Péan et Philippe Cohen, qui préparent leur livre à charge La Face cachée du Monde (Fayard, 2003), trouveront en lui un témoin disert contre le quotidien.

Le 2 juin 2010, Martine Orange s'est assise sur les bancs de la presse, au Palais de justice de Paris, où Jean-Marie Messier comparaissait pour répondre aux accusations de malversations financières, à la suite de la plainte des petits actionnaires de Vivendi. De sorte que, comme il l'a dit plus tard à ses proches, lorsqu'il est entré en chambre des criées, "c'est elle, mon cauchemar, que j'ai aperçue en premier".

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