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2011/11/01

Photos boomerangs : C'est la faiblesse des images de suggérer des interprétations primaires

D'anodins souvenirs de vacances deviennent, des années plus tard, des documents gênants pour des hommes politiques
explique Michel Guerrin dans Le Monde.

Dernier exemple : l'amitié exposée entre Jean-François Copé, Brice Hortefeux et le marchand d'armes Ziad Takieddine

Ce sont des photos de vacances, en couleurs, prises avec un appareil argentique ou un jouet numérique. Une fois l'été achevé, on les colle dans un album, on les range sur l'ordinateur. Puis on les oublie et elles dorment des mois, des années. Jusqu'au jour où, telles des bombes à retardement, elles sortent de l'album pour devenir des documents savoureux, qui s'étalent dans la presse et sur Internet. Ce sont des photos boomerangs.

Il y en a beaucoup depuis que la technique numérique a transformé le citoyen planétaire en voyeur. Le dernier exemple est une série de photos de 2003 qui montre l'intimité entre Jean-François Copé, alors porte-parole du gouvernement, Brice Hortefeux, futur ministre de l'intérieur, et Thierry Gaubert, proche de Nicolas Sarkozy, avec l'homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine, impliqué dans des contrats d'armements et dont le nom, à tort ou à raison, est associé à l'affaire Karachi. Les trois personnalités, avec leurs épouses, posent en bermuda et polos aux couleurs estivales : bras dessus, bras dessous avec leur hôte, devant sa piscine, son yacht...

Les photos ont été récupérées sur l'ordinateur personnel de Ziad Takieddine par son ex-femme, l'Anglaise Nicola Johnson, qui les a données à la police. Depuis le 10 juillet, le site Mediapart les diffuse en exclusivité. " Nous mettons à disposition des médias une vingtaine d'images sur la soixantaine que nous possédons, explique François Bonnet, de Mediapart. Nous ne montrons que des personnalités publiques, nous avons écarté des photos d'ordre privé, qui n'ont pas un intérêt général. " Chaque média paie un droit de reproduction à Mediapart, suivant des tarifs " ordinaires ".

Les liens d'amitié de Jean-François Copé avec M. Takieddine étaient connus. Ils sont décrits dans le livre Le Contrat Karachi. L'affaire que Sarkozy voudrait oublier (Stock), que Fabrice Lhomme, aujourd'hui notre collaborateur, et Fabrice Arfi, de Mediapart, publient en 2010 sans provoquer à l'époque de réactions. Le patron de l'UMP évoquait cette amitié dans Copé, l'homme pressé (L'Archipel, 2010). De plus, hormis de rares publications, il faut attendre deux mois, et l'enquête du juge Renaud Van Ruymbeke, pour que les médias reprennent en masse les photos de Mediapart.

C'est la force des images que d'exploser en lectures multiples, émotionnelles, et de toucher bien plus que des mots ou des enquêtes. C'est aussi leur faiblesse que de suggérer des interprétations primaires, de juger, alors qu'on ne saura peut-être jamais le fin mot de l'affaire Karachi. Les dommages causés vont plus loin. Prenons le portrait de Jean-François Copé, le 13 août 2003, flottant seul dans la piscine de son ami Ziad Takieddine, au cap d'Antibes. Il fixe l'objectif, assume une prise de vue dans un décor paradisiaque. A ce jour, rien ne prouve que le patron de l'UMP soit impliqué dans l'affaire Karachi. Mais le document incite à faire l'amalgame, que l'anthropologue Olivier Beuvelet, sur le site Owni, résume d'une formule : " Etre mouillé jusqu'au cou. "

Plus largement, ce portrait aquatique est un symbole de la vie heureuse des nantis, à quelques mois d'une campagne présidentielle dont un des enjeux sera le fossé entre les riches et les pauvres. C'est aussi le portrait du bientôt ministre du budget invité chez un ami milliardaire qui est l'objet d'une enquête fiscale. On est également dans la continuité du document montrant Nicolas Sarkozy, fraîchement élu président, à côté de Vincent Bolloré sur le yacht de l'homme d'affaires. Ou de Dominique Strauss-Kahn à côté de la Porsche Panamera S d'un de ses conseillers. Autant d'images qui tranchent avec celles que les hommes politiques, de droite comme de gauche, prennent soin de laisser publier durant l'été, qui les montrent lors de vacances " simples ", à la mer ou à la montagne.

Une autre impression visuelle est tout autant désastreuse : des responsables politiques s'habillent et s'amusent comme tous les Français en vacances, mais sont les invités de personnes à part, jugées sulfureuses. C'est le cas d'une autre série estivale qui a pour protagoniste Dominique de Villepin, surpris par des paparazzi à Monaco, mi-août 2009, quelques jours avant d'affronter son procès Clearstream. Des photos sont publiées dans deux magazines people, où on le voit à côté d'un " ami ". L'ami en question est Alexandre Djouhri, un homme d'affaires aussi influent et sulfureux que Ziad Takieddine, qui évolue sur le même terrain des ventes d'armes. Les deux hommes ont un autre point commun : ils se haïssent. Sans le savoir, les photographes tiennent le rare portrait d'un homme de l'ombre. L'affaire sort sept mois plus tard dans Le Nouvel Observateur, qui fait réagir Alexandre Djouhri : " Merde, je suis dans le journal à côté du poète ! On a l'air de deux fiottes ! "
Jacques Chirac lui aussi est éclaboussé à la plage. Une photo qui le montre, en mai 1992, alors qu'il est maire de Paris et président du RPR, se prélassant sur une plage de l'île Maurice a pris un côté savoureux dix ans plus tard, alors qu'il est président de la République. Elle est publiée par Libération le 5 juillet 2001, et dans la foulée par Le Canard enchaîné, le 11 juillet. Car ce voyage a été pris en charge par l'Association internationale des maires francophones. La publication tardive de l'image intervient alors que des perquisitions effectuées dans une agence de voyages de Neuilly-sur-Seine ont permis de montrer que M. Chirac avait réglé en espèces pour lui, sa femme Bernadette, sa fille Claude et des proches une vingtaine de billets d'avion, entre 1993 et 1995, d'une valeur de 2,4 millions de francs (460 000 euros). Parmi les voyages, l'île Maurice fut une destination.
Reste une affaire qui montre que l'effet boomerang est à spectre large. Le Nouvel Observateur a publié un portrait au scalpel, le 22 septembre, de Gilbert Collard, l'avocat marseillais qui est devenu le président du comité de soutien de Marine Le Pen. Ce dernier s'est " vengé " en dévoilant sur son blog deux photos de vacances dans les années 1970 : on voit ensemble Jean-Marie Le Pen et Laurent Joffrin, l'actuel patron du Nouvel Obs, alors âgé de 25 ans environ. Ce dernier s'en est expliqué, le 27 septembre, sur le site de son hebdomadaire : c'est son père, Jean-Pierre Mouchard, un proche de Le Pen, qui lui a fait rencontrer " deux ou trois fois " le leader du Front national, " dont une fois en vacances, quand il était un personnage plutôt marginal. J'étais jeune journaliste, tout m'intéressait ". Laurent Joffrin ajoute que tout cela était " connu de longue date ". Sans doute. Mais, là encore, une photo estivale - celle où le journaliste de gauche et le leader frontiste sont côte à côte et torse nu - bouleverse les faits.

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