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2004/07/04

Réflections sur le patriotisme américain

Le 4 juillet est le jour national américain. Un jour, en France, comme un autre pour se lamenter de leur patriotisme regrettable. Une critique de films illustre cette prise de position par rapport aux Américains. Quand sortit La Chute du Faucon Noir, la critique du “quotidien de référence” descendit le film en flammes, et dans la foulée, elle lâcha une bordée sur En territoire ennemi. Pourquoi? Parce que ces films étaient mal filmés? Non. Parce que le jeu des acteurs était approximatif? Non. Parce qu’ils prenaient des libertés avec la vérité? Non plus, en tout cas pas trop : tous deux étaient basés sur des faits réels (l’un évoquait l’hécatombe des populations en Somalie et l’autre parlait des charniers serbes des guerres dans l’ex-Yougoslavie).

Non, les films furent incendiés parce qu’ils présentaient une “idéologie contestable” et “des visées propagandistes”, c’est-à-dire “une valeureuse image du patriotisme et de l’endurance des soldats américains”. Et au critique de s’indigner que les soldats d’Aidid sont montrés en tant que “sadiques, tricheurs, vicieux […] les alter ego des Germains sauvages […] dans Gladiator, du même Ridley Scott.” Metteur en scène que le critique regrette de ne pas montrer “le racisme ordinaire de certains soldats américains ou à s’interroger sur la politique africaine du président Clinton”. (Le critique n’est visiblement pas au courant que la genèse du film tient en grande partie à la contestation de la politique de Clinton et que des titrailles à la fin du film expliquant ceci n’ont été retirées qu’à cause des attentats du 11 septembre.)

En d’autres mots, le patriotisme US serait d’un tel danger, et d’un tel ridicule, que même au centre des pires atrocités en Europe depuis la Seconde Guerre Mondiale, et même en pleine tuerie de masse de populations affamées, c’est ce fléau sournois-là qu’il faut combattre et dénoncer par tous les moyens. Il est tellement insipide qu’il éclipse les crimes des seigneurs de guerre somaliens et des dirigeants yougoslaves. Que les milices aient effectivement mitraillé la population somalienne, quelle importance comparée au fait que certains G.I.s aient pu émettre des propos racistes! Qu’importent les charniers en Bosnie? Qu’importent les massacres à Mogadiscio? Par comparaison avec le simple fait que Hollywood puisse penser à sortir des films qu’on pourrait qualifier de patriotiques, et le terrible danger que cela représente, ces atrocités semblent s’évaporer dans la modicité.

Pour revenir à la scène internationale proprement dite, un grand quotidien français se demande si on ne doit "pas craindre l'instauration d'une Pax americana". Est-ce qu'on rêve ici ou quoi! La raison pour laquelle je trouve cette accusation profondément offensante est que pendant quatre années, la guerre a sévi chez les ex-Yougoslaves. Il y a eu des meurtres, des tueries, et des viols. Des crimes, des charniers, et un génocide. Maintenant, enfin, la communauté internationale a su y mettre fin (mais pour combien de temps — l'avenir nous le dira). Mais parce que ce sont les Américains qui y ont mis fin, on s'abstient de s'en féliciter. De mémoire d’homme, les Serbes sont parmi les pires criminels à mener une guerre en Europe depuis 1945, et leur carrière est terminée, du moins pour le moment. Mais pour quel danger s'alarment certains Européens? Que la paix soit venue des Américains…

Le Patriotisme U.S.

Je comprends tout à fait l’ironie cinglante à propos du patriotisme US, tant de la part de contestataires américains que d’habitants d’autres parties de la planète. Après tout, l’Amérique n’est-elle pas cet ensemble dont “l’existence même est un crime” et n’est-elle pas à la racine de tous les malheurs du globe de ces dernières 50 années? Si cela est vrai, alors le patriotisme ne peut être qu’un leurre dangereux ou une espèce de maladie ou de superstition, des gens qui croient — comme ils sont ridicules! — aux sorcières et aux bonnes fées.

Car chacun le sait : toute société qui n’offre pas les garanties et la protection sociale du type européen ne vaut pas la peine d’y vivre ou d’y croire, et tout régime qui ne tente pas de s’en nantir ne vaut pas la peine de rester au pouvoir. Et toute personne qui pourrait penser le contraire ne peut être que sous le charme d’un écran de fumée qu’on ne peut que regretter, déplorer, et moquer. Alors, l’Amérique, avec son “envie d’en découdre” et son “excès de testostérone” qui a “enfiévré le pays” est évidemment d’un ridicule, et d’un danger, sans précédents.

Des amis à moi reviennent des États-Unis avec le même sentiment d’exaspération à la bouche : comment peut-on être aussi patriotique, c’est-à-dire aussi superstitieux?

Je leur réponds que l’on m’excusera, mais je ne sais pas de quoi ils parlent. Que se passe-t’il quand on va aux États-Unis? On voit beaucoup de bannières étoilées et… c’est à peu près tout. Non? On ne voit pas des manifestations hystériques scander à travers les rues. On ne voit pas des banderolles “Down with the Taliban” ou “Death to Iraq”. On n’entend pas les “cowboys” crier “Vive la guerre!” Je n’ai pas vu d’Américains mettre le feu à des drapeaux afghans ou irakiens (ou vietnamiens). Je n’en ai pas vu lancer des tomates ou des cocktails molotov sur l’ambassade soviétique ou chinoise.

Quant aux alarmistes qui préconisent aux Américains (et aux autres) de ne pas faire l’amalgame entre les terroristes et l’Islam, soit — pour le plus grand bonheur du monde — leur appel a dû être entendu. Ou alors… les Américains ne seraient peut-être pas si débiles, et retardés, que veulent bien le croire les alarmistes en question (qui, de ce fait, ne seraient peut-être pas, contrairement à ce qu’ils semblent penser, les seuls à être assez intelligents pour ne pas faire d’amalgames inconsidérés). En effet, quand on fait valoir que George W Bush a fait un discours dans une mosquée américaine, ou qu’il ait observé le Ramadan, ou qu’il ait évoqué un plan Marshall pour l’Afghanistan, on étouffe de rire ou de mépris, car évidemment cela ne peut être que du pipot. Or, contrairement à certains pays de l’Europe, l’Amérique ne rengorge pas de mosquées (ou de synagogues) brûlées et violentées.

En janvier 2002, le Council of American-Islamic Relations avait mis la responsabilité de huit meurtres sur des réactions aux évènements du 11 septembre ; la police confirma seulement l’une, au plus deux, d’entre eux comme motivés par la haine anti-arabe ou anti-musulmane. Dans tous les cas, on est loin de cette peur, exprimée tant en Amérique qu’ailleurs, que les Américains allaient “faire l’amalgame” et déchaîner une vague de terreur contre la population musulmane de leur pays. (Encore une fois, les Européens prônent que sans le concours de leurs précieux conseils, les Américains irréfléchis agiraient de manière irresponsable.)

Nous avons vu qu’en creusant un peu, les activistes ne s’avéraient pas toujours être aussi neutres, idéalistes, et cohérents qu’ils semblent le croire eux-mêmes, mais présentaient bien des inconsistances, tout comme les Américains qu’ils critiquent. Il en est de même avec le nationalisme. Par contraste avec l’ironie exprimée à l’encontre du patriotisme américain (et des pays occidentaux), ils semblent souvent s’émerveiller devant la fierté nationale des PVD quand leurs peuples (ou plutôt, leurs leaders) évoquent leurs “aspirations nationales” et la construction et l’avenir de leurs nations.

Au lendemain du 11 septembre, donc, les Américains ont sorti les Stars and Stripes, ils ont apporté leur soutien au président en place, et ils se sont retroussés les manches pour aller au travail. En tant que trait de caractère qui serait hautement risible, je trouve le patriotisme plutôt solennel et “low-key”. Et il n’y a rien de neuf à cela. Le journaliste Arthur Higbee, un vétéran de la guerre dans le Pacifique, écrit même dans le International Herald Tribune qu’après Pearl Harbour, “très peu de gens ont sorti les couleurs, et personne ne portait un badge à l’effigie du drapeau. Il n’y avait pas besoin d’agiter la bannière. Le ton de la nation en était un de sombre détermination”. “Grim determination” : voilà une description du ton de l’Amérique patriotique bien meilleure que la caricature qu’a écrit la pacifiste Dana Burde — “les cris assourdissants réclamant la guerre et la vengeance, combinés à la censure médiatique, ont quasiment noyé les quelques voix qui existaient à gauche” (soit les seules voix qui font preuve de raison et de philosophie, évidemment) — caricature dont la teneur a été reprise dans les journaux français, européens, et arabes.

Mais ce n’est pas seulement en temps de guerre que le patriotisme est plutôt low-key. Alors que nombre de pays favorisent les défilés militaires, le Fourth of July est avant tout la fête ; oh, certes il y a une flag ceremony avec une poignée de militaires présents (un de chaque service — army, navy, air force, marines), mais c’est avant tout la fête, avec des barbecues de hotdogs, de hamburgers, et de spare ribs, des jeux, et un feu d’artifice.

Et s’il y a une place réservée pour les militaires et les vétérans pendant les défilés, que ce soit du 4 juillet ou à d’autres moments de l’année, ils ne sont qu’une pièce dans le puzzle qui comprend aussi les orchestres, les pom pom girls, les floats (les “chars” construits de toutes pièces pour faire la fête), les groupes ethniques (Italiens, Polonais, etc), les cowboys, les Indiens, et les clowns — j’ai déjà eu l’occasion de voir un défilé où les militaires en rang serré étaient précédés, et entourés, par des dizaines de clowns! On pourrait presque en venir à croire que finalement, le patriotisme U.S. n’est peut-être pas si périlleux, ou mystificateur, que cela.

Les Européens évoquent alors certaines expressions des Américains : “face à la vision d’un monde partagé entre « bons » et « méchants », les Européens ont beau jeu de réclamer une analyse plus sophistiquée des relations internationales.” Surtout, ils citent la phrase de George W Bush : “Nous sommes bons”.

Mais que font les Européens sinon dépeindre le monde partagé entre méchants — les Américains simplistes, justement, les capitalistes, les réactionnaires — et bons — les Européens (eux-mêmes, faut-il le souligner?), les «peuples», tous les soi-disant exclus du monde? La vue européenne du monde étant que les Américains ont une vue simpliste du monde à laquelle s’opposerait la vue sophistiquée européenne n’est-elle pas, elle-même, quelque peu… simpliste?

D’un côté, vous avez les abrutis (les Américains) et de l’autre, vous avez les sages (les Européens). En fait, le weblog que vous avez devant les yeux est très consciemment un weblog faisant état à ce que je tiens pour l’évidence même, que la politique des Américains est loin d’être aussi diabolique qu’on le prétend, tandis que celle prônée par les Européens est loin d’être aussi pure, salutaire, et avant-gardiste qu’on le dit. (Avec preuves à l’appui.)

Que dit celui qui, le nez levé, proclame que "nos valeurs et celles des Américains ne sont pas les mêmes"? Ne dit-il pas exactement la même chose? Que nous les Européens sommes bons? Il le dit d’une manière peut-être un peu plus raffinée que les Américains, mais en fin de compte, le contenu du message, c’est la même chose.

Je souhaite a tout le monde a happy Fourth of July!

(Lady Liberty Fireworks: Thanks to Bob Gurfield)

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