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2012/04/01

Dans le vieux débat assimilant l'Europe à Vénus et l'Amérique à Mars, Sarkozy et Obama ont ainsi parfois semblé incarner des rôles inversés

Dans le vieux débat assimilant l'Europe à Vénus et l'Amérique à Mars, Nicolas Sarkozy et Barack Obama ont ainsi parfois semblé incarner des rôles inversés
ecrit Natalie Nougayrède dans Le Monde.

Paris et Washington, une relation tout en nuances

Loin de s'être " aligné " sur les Etats-Unis, Nicolas Sarkozy a cherché à camper la France en acteur ambitieux sur les dossiers de crise. Quitte à braquer la Maison Blanche

La France, " plus vieil allié " des Etats-Unis, " allié mais pas aligné ", " Sarko l'Américain "... les slogans sont connus. Il est certain qu'après la rupture majeure qu'avait provoquée la guerre d'Irak de 2003, quand, outre-Atlantique, les Français étaient décrits comme des " singes mangeurs de fromage et capitulant " et quand les frites étaient baptisées " Freedom " plutôt que " French ", l'ère Sarkozy s'était ouverte en 2007 avec un affichage appuyé d'amitié, si ce n'est de réconciliation. Le président effectuait une visite d'Etat en novembre aux Etats-Unis de George W. Bush, et lançait devant le Congrès un cri du coeur pour l'Amérique. Il omettait de mentionner le problème de Guantanamo alors qu'Angela Merkel, elle, avait fait connaître sa désapprobation publiquement à M. Bush.

Le hiatus franco-américain avait en réalité déjà été en partie résorbé par Jacques Chirac, qui, dans les années 2004-2005, avait convaincu l'administration Bush, avide de promotion d'une " démocratie " au Moyen-Orient, qu'il serait bon de déployer cet effort ensemble au Liban, en chassant de ce pays les troupes syriennes. La coopération antiterroriste bilatérale de l'après-11-Septembre ne s'était en outre jamais démentie, symbolisée par le mystérieux centre de coordination " Alliance Base ", au coeur de Paris, rassemblant des services secrets occidentaux. Son existence avait été opportunément révélée au Washington Post fin 2005 à l'initiative de l'Elysée, pour prouver l'excellence de la relation. Au même moment éclatait le scandale des prisons et des vols secrets de la CIA en Europe.

Le marqueur " anti-djihad terroriste " de Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur à partir de 2002, et voyageant à ce titre régulièrement dans des pays arabes peu regardants sur les méthodes d'interrogatoire des détenus, n'avait pas échappé aux responsables américains faisant de la " guerre contre la terreur " l'alpha et l'oméga de l'action extérieure. Peut-être, outre les affinités de caractère, faut-il d'ailleurs rechercher là une clef de sa bonne entente avec George W. Bush.

Avec Barack Obama, qui, pour redresser l'image de son pays, voulut mettre en sourdine le langage de la chasse aux terroristes - sans renoncer à la chasse elle-même, comme l'a montré la mort de Ben Laden, ou la multiplication des opérations de drones -, le langage a paru parfois décalé. Ainsi cette scène : en janvier 2011, Nicolas Sarkozy, qui prépare sa double présidence du G8 et du G20, est reçu à la Maison Blanche par Barack Obama. A propos des événements au Sahel, où deux jeunes Français kidnappés viennent de trouver la mort, le chef de l'Etat parle avec emphase de " combattre les terroristes partout dans le monde ", tandis qu'à ses côtés l'impassible dirigeant américain évoque sobrement un " défi " nécessitant de la " coopération ".

Le retour de la France dans les structures militaires intégrées de l'OTAN après quarante-trois ans d'absence a été acté par M. Sarkozy en 2009 mais préparé avant même son élection sans qu'il en soit question dans ses propos de campagne électorale. Les remous politiques en France redoutés par l'Elysée n'eurent pas lieu. L'affaire était présentée comme la résorption d'une " exception " qui privait la France de leviers au sein de l'Alliance. On rappelait que Jacques Chirac, au milieu des années 1990, avait déjà voulu en faire autant. Ce " retour " n'allait pas empêcher l'Elysée de refuser à Barack Obama, quelques mois plus tard, le moindre " soldat combattant " français supplémentaire pour l'Afghanistan : le " surge " français avait déjà eu lieu.

En 2011, quand la France entre en guerre en Libye, c'est dans un premier temps contre la " machinerie " de l'OTAN que sa diplomatie se positionne. Et si, durant les années Sarkozy, " l'Europe de la défense " n'a pas vraiment pris son envol, ce n'est pas tant parce que l'OTAN l'empêchait - George Bush avait déjà donné son imprimatur en 2008, au sommet de Bucarest, à une telle évolution -, mais parce qu'au fond, à l'Elysée, on n'y croyait qu'à moitié, et que les partenaires " poids lourds " manquaient pour la réaliser. Le rapprochement bilatéral avec le Royaume-Uni paraissait plus réaliste et urgent. L'épisode libyen n'a pas amélioré le lien avec M. Obama. Pour ne pas hériter d'une nouvelle " guerre américaine ", celui-ci retirait ses avions bombardiers au bout de dix jours d'opérations - ce qui poussa M. Sarkozy à minimiser, voire dénigrer, l'apport du Pentagone pourtant essentiel à l'effort de la coalition. Sur plusieurs autres dossiers, les divergences ont été notables : insistance française sur une ligne stricte face à l'Iran, rejet français teinté d'ironie face au slogan d'un " monde libre d'armes nucléaires " lancé par M. Obama, soutien mitigé de Paris à la défense antimissile perçue comme potentiellement attentatoire à la dissuasion, hostilité farouche de M. Sarkozy envers la Turquie d'Erdogan érigée en partenaire de choix par Washington...

Nicolas Sarkozy n'a donc pas " aligné " la France sur les Etats-Unis, quoi qu'en disent certains détracteurs. Il a cherché à s'appuyer sur la notion de " famille occidentale " pour obtenir des marges de manoeuvre et camper la France en acteur ambitieux sur les dossiers de crise, quitte à braquer Washington. En 2008, quand des membres du Hezbollah sont invités à La Celle-Saint-Cloud pour parler du Liban, l'administration Bush n'est pas vraiment contente.

M. Sarkozy a ensuite paru frustré par Barack Obama, le jeune président américain " du Pacifique " qui démontrait si peu d'attachement à l'Europe, une grande inefficacité dans sa relation avec Israël sur le dossier palestinien, et s'est de surcroît décrit un jour comme " de centre gauche ".

Barack Obama semble aussi avoir vu dans le leader économique européen qu'est l'Allemagne un interlocuteur à privilégier, et pas seulement sur des questions financières. La nouvelle Allemagne plutôt pacifiste, tournée vers les émergents et l'Asie pour entretenir sa force de frappe exportatrice, semblait en phase avec sa vision du monde. Dans le vieux débat assimilant l'Europe à Vénus et l'Amérique à Mars, Nicolas Sarkozy et Barack Obama ont ainsi parfois semblé incarner des rôles inversés. Mais c'est là prendre le risque d'oublier que le président américain a aussi durci sa posture en l'espace de quelques années : le redéploiement stratégique face à la Chine en atteste, ainsi que les renforcements militaires dans le Golfe. Et ce serait aussi oublier que, malgré l'intransigeance affichée par Nicolas Sarkozy face à l'Iran, la France n'est jamais allée jusqu'à dire, comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni, que " toutes les options sont sur la table ". France - Etats-Unis, une alliance aux multiples nuances.

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