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2004/11/26

Discrètement, le correspondant du Monde à Washington fait savoir qu'il désavoue certains des articles parus sous son nom

Sous la couverture d'un article qui dénonce l'anti-américanisme, Patrick Jarreau va plus loin : le correspondant du Monde à Washington désavoue certains des articles que ses rédacteurs américanophobes l'ont obligé à écrire ou qu'ils ont réécrit en y mettant un ton anti-américain.
Certaines réactions européennes, et particulièrement françaises, à la réélection de George W. Bush rappellent celles qui avaient cours au moment où Ronald Reagan a été élu président des Etats-Unis, il y a vingt-quatre ans. Quand il s'agit d'analyser les élections outre-Atlantique, le mépris de l'Amérique tient souvent lieu de pensée. S'y ajoute, de temps en temps, sa diabolisation. C'est le cas aujourd'hui.
Oui, c'est surtout le cas dans l'article de Tewfik Haken, six pages plus loin (c'est effectivement le cas "aujourd'hui", donc, comme le dit Patrick Jarreau), qui met la responsabilité pour la détention continue des otages français (Christian Chesnot et Georges Malbrunot) sur… l'armée américaine. (Cela dit, il est vrai qu'on y était habitué…) Et sur qui s'appuie Le Monde pour tenir de tels propos? Sur… le beau-frère du chauffeur syrien! Et comme d'habitude, on ne trouve dans cet article aucune déclaration américaine… (Hat tip to sgvn)
Comme toujours, la haine de l'Amérique n'est pas en peine de trouver des témoins aux Etats-Unis mêmes. Il est curieux de constater, d'ailleurs, à quel point le débat français sur M. Bush et sa politique n'est que le décalque du débat américain. Imitant la rage de l'Amérique de gauche, incapable de proposer une alternative convaincante à un président qui a, pourtant, accumulé les erreurs, certains commentateurs français ne trouvent rien de mieux que d'injurier la démocratie américaine. George Bush n'a pu l'emporter qu'au bénéfice de la peur et grâce aux manipulations sordides du diabolique Karl Rove. Pensez donc ! Le débat a porté sur les "valeurs morales". Quelle horreur ! Comment peut-on vouloir discuter, aujourd'hui, de morale ? Quel obscurantisme !

Il est à craindre qu'une fois de plus les médias européens, et particulièrement français, ne passent à côté de l'Histoire.

C'est une bel article de Patrick Jarreau. Et dans un ton qu'on aimerait voir (beaucoup) plus souvent. En effet, c'est tout le contraire à tout ce dont on est habitué chez Patrick Jarreau (George Bush comparé à un zélote dangereux, caricature de l'opinion américaine comme monolithique, interview de gauchiste la rage au ventre, représentation des alliés de Washington comme des caniches, injure de leaders américains), qui, tout au juste, parvient à faire passer le message que, généralement, ce sont les les républicains qui accusent les grands journaux et les principales chaînes de télévision d'être "biaisés". Continuons…
De même qu'ils n'ont pas compris, il y a vingt-cinq ans, la dynamique — et le dynamisme — de la révolution économique qui portait Reagan, ni la force de sa détermination à ne pas composer avec le communisme, nombre de commentateurs caricaturent le débat américain et ignorent ce qu'il peut avoir de novateur.

De quoi a-t-il été question, en dehors du terrorisme et de l'Irak, dans la campagne américaine ? Du financement des retraites, du coût des dépenses de santé, de la réforme de l'éducation. On dira que ce ne sont pas les sujets qui caractérisent le débat américain aux yeux des Européens. Ceux-ci pourraient, pourtant, y trouver matière à réflexion, mais soit ! Prenons un exemple plus exotique, celui des prérogatives des Etats par rapport au gouvernement fédéral. Cette question est l'une de celles qui étaient en cause dans le débat sur les "valeurs", aussi appelées aux Etats-Unis les questions "sociales". Est-ce un problème dépassé, moyenâgeux, absurde ?

Au moment où les Européens se préparent à adopter ou à rejeter leur Constitution, les discussions et les affrontements américains sur ce qui relève du "local" et du "national" pourraient retenir l'attention en Europe. Est-on si sûr d'y vouloir un droit civil uniforme ? Les Français veulent-ils, pour le mariage et le divorce, les mêmes règles que les Italiens ou, à l'inverse, les Néerlandais ?

Mais allons au cœur du problème, celui des fameuses "valeurs morales". Il est entendu qu'une vaste conspiration de zélotes évangélistes, tous plus bornés, ignorants et réactionnaires les uns que les autres, a pris le pouvoir autour de George Bush, qui serait en quelque sorte le Savonarole de cette Florence puissante et surarmée. Constatons d'abord que sur l'un des sujets en débat, le mariage homosexuel, nombre de ceux qui s'y opposent aux Etats-Unis disent la même chose que Lionel Jospin. Personne n'a jamais dépeint l'ancien premier ministre socialiste comme un réactionnaire aveuglé par la haine

DÉBAT LÉGITIME

Quelque position que l'on adopte sur cette question, on doit admettre qu'il est légitime d'en discuter. Si la démocratie a un sens, c'est de permettre de délibérer et de trancher, par des décisions successives, les questions de la vie en société. Les sociétés européennes et américaine ont évolué considérablement, au cours des dernières décennies, dans la reconnaissance et l'acceptation de l'homosexualité. Elles rencontrent à présent des questions difficiles : le droit qui s'applique aux couples hétérosexuels peut-il et doit-il être étendu aux couples homosexuels ? Qu'en est-il des enfants ? L'adoption et la procréation artificielle peuvent-elles être utilisées pour que des couples du même sexe élèvent des enfants dans des conditions juridiques identiques à celle des couples mixtes ?

Les bases traditionnelles de la filiation sont d'ailleurs bousculées, aujourd'hui, par bien d'autres facteurs que la reconnaissance des droits des homosexuels, qu'il s'agisse des dons d'ovule et de sperme, des mères porteuses ou de la recomposition des familles au fil d'unions successives.

Il ne s'agit pas d'enjoliver le débat américain sur ces sujets. Ses aspects primitifs et brutaux, la haine qui s'est parfois donné cours sont indiscutables. Il ne fait pas de doute non plus que la droite religieuse a imprimé sur ce débat, localement plutôt que dans les médias nationaux, la marque de son exaltation, de son intolérance et de sa tendance moralisatrice. Mais ce serait une erreur de le réduire à cela.

"Ses aspects primitifs et brutaux, la haine qui s'est parfois donné cours sont indiscutables … la marque de son exaltation, de son intolérance et de sa tendance moralisatrice." Well, of course, there had to be some caricaturing of the right (religious or not) in there someplace, to make it palatable — a double standard that does not apply to the left (dare one call it exalted, intolerant, and moralizing?) — mais passons…
De même, le fait que, plus de trente ans après la décision de la Cour suprême légalisant l'avortement, celui-ci soit toujours un sujet de dispute et d'affrontement aux Etats-Unis désigne-t-il ce pays comme attardé, travaillé par d'obscures superstitions ? D'abord, le débat n'a pas cessé non plus en France. Ensuite, les sondages faits ces dernières années outre-Atlantique indiquent que, chez les jeunes, les "pro-choix", partisans du droit à l'avortement, sont toujours majoritaires, mais que les "pro-vie" sont de plus en plus nombreux. En même temps, toutes générations confondues, moins d'un Américain sur cinq souhaite revenir à l'interdiction pure et simple en vigueur avant 1973.

A l'opposé de celle de l'avortement, déjà ancienne, la question des cellules souches embryonnaires est l'une des plus nouvelles. En France, elle ne donne pas lieu à un débat public comparable à ce qu'il est aux Etats-Unis. Où est l'archaïsme ? Dans le fait de discuter ouvertement du point de savoir s'il est juste ou pas de détruire des embryons pour faire des recherches et pour trouver peut-être des remèdes à des maladies graves. Une étrange conception de la démocratie semble considérer que ces sujets ne doivent pas venir sur la place publique. La démocratie serait le régime idéal, sauf pour discuter du genre de société que l'on souhaite et des règles qui doivent s'y appliquer.

AVEUGLEMENT

Que les Etats-Unis et l'Europe ne voient pas le monde de la même façon, qu'ils tissent différemment les fils des valeurs qui leur sont communes, ce n'est pas nouveau. Après tout, l'Amérique a été faite par des gens qui ont quitté l'Europe pour des raisons économiques, politiques ou religieuses, et leurs descendants n'en ont pas la nostalgie. Mais il est aussi vrai que les sociétés américaine et européennes appartiennent à un espace commun dans lequel les questions, les discussions, les conflits ne cessent d'aller et de venir dans les deux sens. Enfin, que le débat américain, sur des sujets importants, soit non pas rétrograde mais en avance sur l'esprit public européen, ce ne serait pas sans précédent.

La crispation américanophobe est de peu de profit, sauf peut-être pour des politiciens européens soucieux de compenser, par un nationalisme symétrique de celui de George Bush, la maigreur de leur bilan. S'opposer à la politique du président réélu pour ce qu'elle a de critiquable ou de contraire aux intérêts européens, rien n'est plus légitime. Dénigrer la démocratie américaine, c'est, comme souvent dans le passé, s'aveugler sur les problèmes de l'heure et retarder le moment d'en débattre.

C'est à se demander si Patrick Jarreau n'a pas écrit ces propos en rapport avec un ras-le-bol envers une rédaction, envers une culture, envers une société embrassant la pensée unique (mais surtout envers une rédaction) qui lui impose, verbalement ou indirectement, un langage toujours critique des States. (Peut-être que le message de John McCain à la convention républicane lui a fait de l'effet?)

En effet, par rapport à Karl Rove qu'il cite au début de son analyse comme étant l'un des leaders américains diabolisés, un article extrêmement dénigrant (sur ce "tireur de ficelles, ce montreur de marionnettes") était paru dans Le Monde trois mois plus tôt. Il était signé… Patrick Jarreau…

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