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2012/08/22

Publier un négationniste des chambres à gaz dans Le Monde ? "Dans l'après-Mai 68, l'ouverture d'esprit et l'humanisme étaient nos guides"

"En quatre ans, il a écrit 29 fois au Monde au sujet des chambres à gaz", recensera en 1980 l'historienne Nadine Fresco dans un article fondateur des Temps modernes, "Les redresseurs de morts".
Dans Le Monde, Ariane Chemin nous relate la décision du quotidien de référence, en 1978, de publier un papier du négationniste Robert Faurisson (à l'époque inconnu) sur la supposée non-existence des chambres à gaz nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale. La décision était due à… "l'humanisme" ambiant. Ah, l'humanisme, toujours lui, toujours l'ouverture d'esprit, toujours la tolérance, toujours ces "bons vieux amis"…
"Au journal, le grand débat, c'était la liberté d'expression, se souvient aujourd'hui Bruno Frappat. Dans l'après-Mai 68, l'ouverture d'esprit et l'humanisme étaient nos guides." Et notamment, à la rédaction en chef, celui de Jean Planchais. L'homme au noeud papillon est un catholique de gauche, vibrionnant et cultivé, entré au Monde juste après la guerre, quand les titres de Résistance - il était sergent-chef et FFI (Forces françaises de l'intérieur) - valaient tous les diplômes de journalisme. Alors que le vent libertaire de Mai 68 souffle encore, gonflant les ventes jusqu'à 800 000 exemplaires, Planchais veille sur la liberté d'expression de profs d'université débarrassés de la chape de plomb gaulliste.
… Et c'est ainsi que, de guerre lasse, le 29 décembre 1978, Jean Planchais fait publier dans Le Monde, rubrique Société, la fameuse tribune de Faurisson : "Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d'Auschwitz". C'est la version améliorée, si l'on peut dire, de la lettre jaunie envoyée en vain, un an plus tôt, rue des Italiens et à d'autres titres parisiens : "Il m'arrive de rédiger 30 à 40 moutures du même article", précise le graphomane. On y retrouve la même phrase, ou presque : l'"inexistence" des chambres à gaz est une "bonne nouvelle pour la pauvre humanité".

Son fatras pseudo-scientifique est coiffé de quelques lignes de la rédaction, aussi résignées que maladroites : "M. Robert Faurisson a, dans une certaine mesure, réussi. Nul n'ignore plus, à l'en croire, qu'il n'y a jamais eu de chambres à gaz dans les camps de concentration. (...) Aussi aberrante que puisse paraître [cette] thèse, elle a jeté quelque trouble, dans les jeunes générations notamment, peu disposées à accepter sans inventaire les idées acquises. Pour plusieurs de nos lecteurs, il était indispensable de juger sur pièces."

Etrange prophétie auto-réalisatrice. Drôle de justification d'un journal qui semble déplorer le surgissement médiatique d'un homme qu'il met lui-même, ce jour-là, sous les feux de la rampe. Publié presque par effraction, entre Noël et le Nouvel An, le jour où la mort du président algérien Boumediène occupe l'actualité, le texte ne provoque pas de polémique immédiate ni de scandale apparent.

Pour démonter les thèses du falsificateur, Le Monde ouvre ses colonnes à deux des rares spécialistes de la Shoah en France : Olga Wormser-Migot et Georges Wellers, aujourd'hui décédés. Hélas ! Face aux sophismes d'un dialecticien retors, le texte de la première semble bien dense, et la démonstration du second un peu hâtive. Et que penser de cette manière de donner la parole, le même jour et dans la même page, à l'un et aux autres ?

On peut comprendre qu'ouvrant leur journal, en cet hiver 1978, plusieurs lecteurs s'étranglent. Et notamment quelques grandes consciences, comme Pierre Vidal-Naquet. Si l'impact immédiat du texte publié est faible, l'historien devine que sa portée symbolique sera considérable. "Imagine-t-on un astrophysicien qui dialoguerait avec un "chercheur" qui affirmerait que La lune est faite de fromage de Roquefort ? ", écrira-t-il en 1987 dans Les Assassins de la mémoire (La Découverte). " Du jour où Robert Faurisson (...) a pu s'exprimer dans Le Monde, quitte à s'y voir immédiatement réfuté, la question cessait d'être marginale pour devenir centrale ", ajoutera-t-il.

Le négationnisme entre dans un nouvel âge. Comble de maladresse, le surtitre donné par le journal à cet étrange feuilleton : "Le débat sur les "chambres à gaz"". Même les guillemets semblent empruntés à la phraséologie révisionniste et ne sont pas à la bonne place.

… Dans les nombreux livres consacrés au Monde, cette bourde monumentale n'a pas laissé de traces : enfouie, refoulée. Comme si ces résistants valeureux, ces hommes de la gauche chrétienne, trop honnêtes et parfois maladroits, ne s'en remettaient pas de s'être fait piéger par ce lecteur monomaniaque.

On notera par ailleurs une coquille de date :
A Vichy, en ce mois d'août 2012, il prévient qu'il n'hésitera pas à user du droit de réponse. Le 16 décembre 1978, dans un de ses courriers publié par le quotidien, le professeur demande une nouvelle fois

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