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2004/10/25

Glucksmann : «L'antiaméricanisme a une fonction rassurante»

Le Figaro fait paraître une interview de André Glucksmann.

Alexis Lacroix : Le lecteur du Discours de la haine révèle un intellectuel qui assume sa solidarité, voire sa communauté de destin, avec deux pays fortement critiqués, voire satanisés : les Etats-Unis et Israël...

André Glucksmann : Plutôt que des repoussoirs, ce sont des épouvantails inspirés par des haines fondamentales. J'en compte, d'ailleurs, trois : les Juifs, les Américains et les femmes. La haine des femmes est la plus ancienne et la plus constante, avec des retours de flamme d'une actualité consternante. … Dans toute haine, il y a le risque d'une escalade paroxystique.Haine de l'autre, haine de soi, haine du monde, volonté de déluge... Les intellectuels ne sont jamais restés insensibles aux sirènes perverses qui chantent l'homicide suicidaire.
Pouvez-vous préciser votre pensée ?
Bien avant le 11 septembre 2001, l'après-68 avait posé aux intellectuels la question brûlante du terrorisme. Baader en Allemagne, Brigades rouges en Italie et les mouvements palestiniens : prises d'otages, avions piratés, assassinat des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich (1972)... Les meilleurs amis n'échappèrent pas à la nécessité de trancher, quitte à se séparer, fût-ce provisoirement.
Un mot, justement, sur ce débat des années soixante-dix. Quels en étaient les clivages principaux et les figures marquantes ?
Foucault, moi-même et d'autres, condamnions radicalement tout cela. Certains, par contre, comme Deleuze hésitaient entre le soutien et la complaisance. Jean Genet chanta les louanges du commando Septembre noir qui portait la lutte sur «son véritable terrain» : l'Europe plus encore que le Moyen-0rient... en attendant New York ! Dans son genre, J. Genet fut un prophète. Dans ma famille, où l'on a pratiqué la résistance contre le nazisme, il fut toujours évident que la prise d'otages et l'agression des civils étaient caractéristiques du comportement terroriste des nazis. Baptiser «résistance» la décapitation filmée d'otages est l'indice inquiétant d'une baisse sans précédent du seuil d'intolérance face à la barbarie.

Hitler incarnait une menace autrement redoutable que le terrorisme irakien aujourd'hui. Il suffirait que l'ONU, la France, l'Allemagne, etc. apportent leur concours pour, comme en Afghanistan, établir les conditions élémentaires permettant des élections honnêtes. En ce sens, leur défaillance est encore moins justifiée que celle des «Munichois» de 1938. La meilleure façon de dormir tranquille est de se persuader que la victime est le bourreau : d'où l'immense succès chez les Européens de la rhétorique de Michael Moore, l'auteur de Fahrenheit 9/11. L'Amérique est cause de tout, donc de tout le mal qui sévit sur la planète, voila l'opium qui permet aux peuples d'attribuer magiquement aux «faucons» de Washington l'origine de la catastrophe qui s'est abattue sur les Etats-Unis le 11 septembre. L'antiaméricanisme assume clairement, dans la psyché mondiale, une fonction rassurante. Une fois viré George W. Bush, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes multipolaires, sage et pacifique comme chacun veut s'en persuader. Bel exercice d'exorcisme.

Cette nouvelle dimension géostratégique est dominée, comme vous l'expliquez dans Le Discours de la haine, par la figure de l'auteur d'attentats suicide...
Nous sommes passés de l'ère de la bombe H à celle des bombes humaines. … La bombe humaine carbure à la haine. Et la haine n'est pas l'effet mécanique d'une cause extérieure – la faim, la misère, l'oppression ou l'humiliation. Tous les opprimés, tous les offensés et les affamés de la terre ne se font pas exploser dans les transports en commun, devant les églises ou les mosquées. La haine est une décision personnelle, on se met en haine comme on se met en colère. … Le fou de dieu et le fou sans dieu naviguent de conserve.
A coup sûr, les Etats-Unis n'ont pas créé la furie terroriste. Mais l'Administration américaine sortante a opté pour un «wilsonisme botté» (Hassner) qui exacerbe l'épreuve de force planétaire...
On peut filer la métaphore : préférez-vous combattre le terrorisme par l'innocence des pacifistes aux pieds nus ou par la rhétorique de la diplomatie en escarpins ? On a détourné la formule de Hassner pour y lire la condamnation, qu'il ne partage pas, de tous ceux qui conviennent qu'il faut parfois s'opposer à la violence terroriste par la violence. Violence civilisée, réglée, proportionnée (d'où «wilsonisme»), mais violence quand même (d'où «botté»). La haine de l'Amérique est le plus petit dénominateur commun du fanatisme contemporain. C'est une passion idéologique partagée par les deux tiers des habitants de la planète, on se persuade que l'Amérique «a la rage».
Revenons un instant sur les «néoconservateurs». Un an et demi après la guerre d'Irak, quel jugement portez-vous sur leurs idées ?
Je reste dubitatif devant cette appellation. S'agit-il d'un corps de doctrine ? Un ou deux livres fort différents font un bagage plutôt léger. S'agit-il d'un groupe de pression ? Peut-être mais les lobbies se font et se défont au Pentagone comme ailleurs en un rien de temps. S'agit-il d'un petit Satan inventé par ceux qui vitupèrent Bush ? Probablement aussi. Arrêtons ces diatribes électorales. Constatons plutôt que l'Amérique a tiré les premières conséquences des succès comme des échecs de l'intervention en Irak. Le rapport de la Chambre des représentants américains sur le 11 Septembre et ses suites est remarquable. Il amorce une évolution profonde. Les Américains inscrivent, désormais explicitement, la guerre contre le terrorisme dans la longue durée : 1°/ il s'agit d'une lutte pour une ou deux générations, 2°/ elle n'est pas seulement policière et militaire, elle met en jeu une «bataille des idées» longue et difficile. Or ce programme est le résultat d'un travail commun aux républicains et aux démocrates. Nous sommes bien loin des prétendues sectes censées manipuler la Maison-Blanche et le Pentagone. On s'en apercevra une fois closes les inévitables outrances des altercations électorales.
Selon la formule d'Irving Kristol, les néoconservateurs sont «des hommes de gauche qui se sont fait casser la gueule par la réalité». En retirant votre confiance à la conscience mondiale, ne suivez-vous pas un itinéraire parallèle ?
S'il suffit de tenir compte du principe de réalité et de modifier sa conduite en fonction des expériences douloureuses et de s'apercevoir enfin que le communisme n'est pas le temps des roses et des hortensias, qu'il n'est pas la voie du paradis, mais celle de l'enfer... Alors je suis depuis des décennies «néoconservateur» sans le savoir. Et pas mal de monde avec moi. Les dissidents de l'Est, tchèques avec Vaclav Havel, Polonais avec Geremek et Michnik, Russes avec Soljenitsyne et Sakharov, tous deux communistes au temps de leur jeunesse folle : la liste est infinie des gueules cassées par l'idéal. Quel que soit cet idéal. Les femmes iraniennes sont revenues très vite du khomeinisme. Autant d'hommes et de femmes qui, dans des situations historiques très diverses, ont dû affronter la réalité en ne comptant que sur leurs propres forces (dans l'indifférence de la prétendue «conscience mondiale» et de la «légitimité internationale» censées être incarnées par l'ONU). Souvenez-vous des Tutsis du Rwanda, victimes du dernier génocide du XXe siècle, accompli dans l'apathie des autorités planétaires.

… ce n'est pas d'un manque de virilité que souffre l'Europe. Elle se repaît de la même illusion qui fit florès aux Etats-Unis pendant plus de dix ans, celle de se croire au-delà de l'histoire, de ses combats et de ses débats, par-delà le bien et le mal. Elle se croit invulnérable comme les Etats-Unis à la veille de Ground zero. Elle croit pouvoir mener une existence post-historique, celle d'une île bienheureuse ou d'un camp de vacances permanent. Une bonne partie des Américains cultive encore ce rêve idyllique, qu'une intéressante partie d'Européens, en particulier à l'Est, rejette d'ailleurs, pour deux raisons : le souvenir récent du despotisme totalitaire et l'inquiétude touchant le regain de brutalité du Kremlin. L'Europe occidentale apaisée et protégée par le parapluie nucléaire américain a oublié ce qui fondait sa communauté.

C'est-à-dire ?
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elle s'est déclarée antifasciste contre les fantômes du passé, antitotalitaire à l'ombre du rideau de fer et finalement anticoloniale puisque tous les pays de l'Union avaient, non sans douleur, quitté leurs colonies. Mais aujourd'hui ces fondements paraissent tellement lointains... Le fascisme d'un Saddam Hussein n'a pas choqué grand monde et le fascisme islamiste paraît accommodable. … Ainsi, le glissement imaginaire vers le meilleur des mondes pacifiques est recodé par de nombreux intellectuels européens en preuve de supériorité morale. L'Europe se fait fort d'imposer au reste du monde son être hors de l'histoire comme une norme idéale. …
Sur quels alliés peuvent compter ceux qui, en Europe comme aux Etats-Unis et en Israël, refusent le discours de la haine ?
L'islamisme fait d'abord des victimes parmi les musulmans, les suppliciés des GIA algériens sont des musulmans algériens. Les victimes des talibans étaient des musulmans afghans. Les innocents massacrés dans les attentats d'al-Qaida à Bali et Casablanca idem. Ainsi, les alliés des démocrates occidentaux, souvent négligés, sont les jeunes, les journalistes, les femmes, voire les policiers et les soldats qui résistent sur place. La cécité «huntingtonienne» rejoint celle des diplomates «réalistes» du Quai d'Orsay, indifférents aux fractures de la civilisation musulmane et imbus d'une unité imaginaire du monde arabe.

Lire quelques extraits du livre

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